discerner l'avenir
Pourquoi faut-il réinvestir le politique ?

Discerner l'avenir - 

Faire accepter une distinction claire entre le politique et la politique reste difficile. On oppose un concept abstrait à une notion évidente. Cette différence d'article vaut un monde de nuances et de différences dans la nature de ce que nous aurons pourtant à gérer dans l'avenir, nous, les gens. Je devrais dire : prendre en charge. Car telle est la nuance entre ce le et le la. La société civile, cette gueuse à l'énergie et patience inépuisables, est bien celle qui en dernier ressort et faute de mieux, arbitrera les désordres du monde qui se préparent. Avant, surtout, que nos démocraties vieillissantes ne soient déclarées obsolètes par une opinion découragée, il faut se représenter le débat sur le contrôle par la sanction démocratique des errances de la politique, comme une réponse faible et insuffisante. Ce clivage n'est pas le mien. C'est justement parce que "le" politique donne enfin à la société globale une figure de ce qu'il est que la démocratie s'avère incomplète et désadaptée dans sa forme actuelle. Il n'y a pas d'usure. Il s'agit potentiellement d'un élargissement du champ sur lequel elle doit s'appliquer et que lien que nous avons quotidiennement avec cette totalité pré-organisée qu'incarne le politique, va imposer. Un lien éthique, formel, rituel ... Lien immédiat à l'autre comme part de nous-mêmes, qu'il est urgent de le réinvestir.

Dans cette hypothèse, les solutions économiques ne sont pas suffisantes à elles seules pour envisager la totalité des aspects de la dégradation finale d'un modèle de développement tel que le nôtre, loin de là. Cette totalité nous projette sur la crise politique que nous vivons, et pas seulement dans les limites de notre territoire national. Le corolaire du développement, la croissance, qui n'est en fait une réalité qu'au dessus 5%, tient lieu de figure allégorique sur une multitude de plans de la vie sociale. Ceux de la santé, du logement, du travail et de l'éducation, en résumé ceux de nos fondamentaux de vie. La réalité de sa pérennité, surtout dans des conditions de dépendance paradoxale à ce qui nous nuit, la restreint à n'être actuellement que symbolique ; faire durer cette illusion nous masque l'occasion de sa dégradation puis de l'échec final de ce modèle ; mais pas du capitalisme et de la rente. Repousser ce déclin n'expliquerait-il pas une partie de cette insistance des banques centrales à faire un "quantitive easing" périodique ? Beaucoup d'autres signaux peuvent confirmer ce constat d'une fin probable de cette croissance espérée, comme la préoccupante question d'une part de la population définitivement hors du champ de l'activité rémunérée, au sens des standards actuels tout au moins. Les évolutions de fond de notre système général social et économique sont sans doute déjà en marche, dans le sens contraire à ce que les politiques actuelles cherchent à conforter ou réformer. Moins de travail, moins de ressources, moins de redistribution, tout au moins dans l'acception économique libérale de ceux qui nous laissent suspendus à un retour de croissance comme fin de tous nos maux. Concentration des richesses, concentration des pouvoirs, politiques des situations de force et de l'arbitraire, s'installent au prix de ce déficit démocratique.

Nous voilà donc en prise avec un problème d'interprétation plus essentiel, commun à tous les signaux qui nous sollicitent. La lecture des conséquences probables de ces évolutions reste complexe à décrypter avec nos schémas éclatés, hérités de nos habitudes. Rien de ce qu'elles induisent ne se révèle comme explicite et visible, quoique nous devinions qu'il existe en agissant comme une sorte d'effet cocktail, selon l'expression utilisée au sujet de ce qui nous intoxique dans l'alimentation. Les facteurs qui mobilisent notre plus ou moins grand état de veille et de conscience à leurs sujets paraissent se démultiplier avec le raccourcissement du monde, abonder en paramètres divergents et rendre la généralisation de nos expériences impossible. Nous n'avons jamais connu un tel paradoxe, me semble t-il, que cette aussi complète paralysie devant la conception de notre avenir, à une époque où les moyens d'accéder à l'information nous en livrent une quantité inédite, précise et abondante. À un moment même ceux-ci nous fournissent un gain d'autonomie citoyenne inenvisageable il y a encore trente ans, tout paraît se brouiller et les exemples de fragmentation des réponses que nous allons faute de mieux chercher dans le passé se multiplient, pour enchaîner ce que l'histoire à venir jugera sans doute comme des solutions inadaptées à des problèmes mal posés. Nous élisons faute de mieux, engageons de la même manière des révisions du passé censées nous adapter à un présent dont l'avenir est absent de nos pensées ; et faute de mieux, engageons notre pays dans de vastes débats dont souvent l'objection historique, garante de l'éthique universalisante des actions et sacrifices passés, le dispute aux opportunités mises en avant, ou conteste l'autorité des "réformateurs" de dispositifs aux fins par ailleurs obsolètes. Pour prendre le dernier exemple en date, la logique de révision des "droits du travail" m'échappe personnellement complètement, à un moment où les rapports dominants dans l'activité économique future contestent la référence au travail salarié, encore moins sous le couvert d'une nécessité de retrouver de la compétitivité et donc, de la croissance. Soumettre cette révision paramétrique à la pérennité de deux hypothèses aussi peu probables dénote, au-delà de la grande candeur technopolitique, la question de la perception d'une réalité future jamais décrite par la sphère politique, en enfermant le débat dans des considérations d'urgence dont les arguments restent d'un simplisme désarmant... Car quels liens directs peut-on garantir entre une compétitivité améliorée par la renégociation d'un ratio quantité de travail / rémunération ou des facilités plus grande à gérer la masse salariale au mieux des besoins des entreprises, au moment où des géants comme Samsung déplacent leurs unités de production de Chine au Vietnam pour l'accroître le leur dans des proportions que nous n'atteindrons jamais ? La radicalité de ce type de stratégies, leur échelle, disqualifie de fait toute fondement économique à une parade intra-muros de ce type de situation. In fine, y a-t-il des économistes pour croire sérieusement qu'un traitement de confort va aider le retour de l'emploi dans d'anciens standards du salariat qui plus est, l'emploi tertiaire et manufacturier d'un passé proche ? Si, sans obligatoirement s'obnubiler sur l'ubérisation, le retour à une croissance forte générait à terme d'autres rapports de production ? D'ailleurs qui croit fondamentalement à ce genre de dialectique, y compris chez les promoteurs de ces aventures ? Posture de fin de mandat sans suite, purement fictive, destinée à occuper l'espace de l'activité politique et à remplir l'agenda coûte que coûte ? Comment justement l'opinion vit-elle en retour ce genre de précipitation brouillonne et sans explication sur le fond ? Retour à cette paralysie, au règne du faute de mieux et à l'impression qu'elle laisse d'une lente dérive vers nulle part.

D'un autre côté, je persiste à penser que la convergence de mutations sans rapports apparents les unes avec les autres, décelées puis reconstruites si aisément à propos du passé, ne nous apprennent qu'une chose : l'effet de convergence est un catalyseur de rupture. Je me souviens des alertes de 2007 dans une certaine presse économique, établir sur la base de faits convergents la crise dite de 2008. Sur l'effondrement des commandes et le problème que connaissaient les petites entreprises de constructions américaines, dopées au crédit facile de leurs clients : des symptômes justement perçus d'une crise à venir, et dans les mêmes pages, des cantiques à la gloire des Hedge funds et de leur rôle économique. Souvenons-nous de l'ampleur des métastases que l'économie civile a laborieusement éradiquées. Actuellement, nous vivons sous la menace d'une crise similaire, mais dont les experts évaluent les risques du côté de la pure mécanique financière. Or ce que je retiens des crises, c'est qu'elles articulent des facteurs divers dont les éléments déclencheurs sont le plus souvent un drame social : certains experts, sur le modèle de 2008 voient les prêts énormes faits aux étudiants aux états unis, les endettant au-delà du raisonnable, être un de ces facteurs. Il y en a beaucoup d'autres. Les facilités des banques centrales et la baisse des coûts de l'énergie nous rendent très dépendants de cette situation, et fragiles devant toute reprise de hausse. En fait, le prix de l'invisibilité présente des convergences de tels facteurs et de leur rupture d'équilibre, n'altère pas la visibilité de paramètres conflictuels qui construisent les chemins vers les points critiques ; les ruptures qui se préparent restent autant de potentialités en cours, présumées être, et nous privent d'une compréhension de notre futur à la manière d'une certitude scientifique. Mais nous en avons les éléments sous les yeux. La prospective, cet art poétique mais nécessaire ou du moins justifiable, n'a plus court dans les schémas logiques que la science économique impose à la lecture de nos sociétés. Nos élites se gardent bien de la pratiquer, car ils supposent que le peuple ne pardonne pas l'erreur. Sanction électorale oblige. De cette frustration naissent les craintes et les intuitions contradictoires qui nous enferment souvent dans des indignations en impasses que nous restons libres de consommer à volonté, puisqu'elles trouvent en elles leur propre fin. Les diatribes récurrentes que nous voyons autour du réformisme, des régulations tardives et inopérantes, trahissent cette incapacité à interpréter les ruptures potentielles du présent avec suffisamment d'acuité, au point d'empêcher d'anticiper les risques ou épreuves qu'elles représentent ; livrée au registre des émotions ou du réactionnel, au remaniement de schémas passés, l'agitation remplace alors bien souvent l'action. Nous signons ainsi avec l'avenir d'incessants accords de Munich, en croyant garantir notre paix face à un avenir en embuscade. Nous voyons d'ailleurs de cette même époque, celle de la ligne Maginot, renaître la problématique corollaire de frontières-forteresses.

... Une démocratie perdue de vue.

Comme facteur supplémentaire, le repliement de l'action politique naturellement conçue autour d'une vocation limitée aux frontières virtuelles d'une stabilité aménagée du système social, de cette restriction découle donc entr'autre ce rejet de lecture de convergences, ou à minima, la fécondité d'hypothèses permettant l'anticipation. Un fait loin d'être anodin, qui intéresse indirectement notre modèle politique contemporain, en le privant de cette manière de l'idée même d'une nécessité d'évoluer, voire de radicaliser sa reconstruction. Une difficulté de plus, tenant au fait de persister à penser son évolution comme achevée, au point de ne plus lui envisager que des corrections endogènes et purement techniques. Comment juger alors de ce que la démocratie actuelle devra rendre au futur ? En clair quel fondement éthique faut-il en retenir, en reformuler, pour le mettre en accord avec ce qu'elle devient ? C'est à ce titre qu'exclure parmi les facteurs de convergence importants le développement des outils d'autonomie citoyenne que sont les médias d'expression individuelle constitue une difficulté. N'indique t-il pas une redistribution potentielle des rôles dans le contrat de la représentation parlementaire déjà en mouvement, agissant plus fortement et plus durablement encore que la pression de la mondialisation sur les échecs politiques des états, de l'institution ? Les alertes, les opacités dénoncées, mises à jour dans tous les domaines, gênent tellement le cérémonial des traditionnels bals costumés politiques. Leur présence interroge les deux termes du contrat de tout système de représentation, dans leur dimension juridique et procédurale comme celle de contenu moral ; ne se trouvent-ils pas déjà atteints, mis en cause par la puissance du net ? Ce que retiendra l'opinion des expériences récentes de Wikileaks à celle de la pétition fulgurante contre la loi travail -à bon ou mauvais escient peu importe- ça ne sont sans doute pas l'occasion ou le sujet mais bien, en toute occasion, l'émergence de cette "puissance de la multitude" enfin opérante. La remise en cause des droits du travail, aussi inopportune ou pas soit-elle pour adapter nos schémas du moment, n'aurait donc provoqué, au-delà des questions futures d'une organisation du travail plus profonde et encore mal cernée, que la manifestation d'une dynamique démocratique en construction. Nous avons aussi, en convergence de cette dynamique, des modèles de mutualisation réglementés mais peu valorisés comme les scops, qui préfigurent une plateforme actuelle de réflexion de la démocratie dans le monde du travail, et d'autres spontanées, créées sous l'emprise de l'urgence de survie, comme les mutualisation et entreprises locales agricoles qui échappent ainsi aux lois dominantes du marché de l'agroalimentaire. Ces évolutions ne présupposent pas que des déterminants économiques, auxquels la convenance politique voudrait les réduire, mais ils forment un tout... Ce sont des liens d'une autre nature, qui s'inscrivent en défense d'un système destructeur. Ils dessinent ainsi une limite "par l'extérieur" à ce que l'institution actuelle peut donner à son domaine d'action. Les agriculteurs le vivent actuellement. Si les élites elles aussi ouvraient le champ de leurs perspectives, elles auraient vu que c'est en fonction même de son principe d'obligation, que l'état aurait du inciter voire généraliser ces développements, assurant au passage de la qualité alimentaire dont nous avons sanitairement besoin, avec en prime les vertus des circuits courts.

Mais l'utilitarisme prévaut en tout ; sans objectif qui nous soit maintenant évident, sinon du simple fait de notre appartenance à un système. Sa révision viendra-t-elle de ses excès ? Nous serions loin des contradictions internes d'un capital sur sa fin, qui en fait s'exportent en contraintes exercées sur une démocratie qui doit en tolérer les conséquences sociales par l'abandon de son rôle protecteur, redistributeur et régulateur. Ce qui fait du chômage moins une faute gestionnaire de l'état qu'un recul de sa puissance, de la démocratie, des systèmes démocratiques face aux régulations unilatérales du capital. La recomposition de la vie citoyenne se jouerait moins sur les risques de crises du capital mondialisé, que sur la convergence actuelle de contradictions d'ordre éthiques. L'effacement des limites entre sphères d'activité privée et publique (évolution de la place du travail), les rapports entre l'autorité civile autonome et publique représentative, enfin la mise à l'écart d'une part de la population pour satisfaire les conditions nouvelles de la croissance de l'investissement du capital, en sont des éléments récurrents. Il n'y a donc pas que le modèle économique dominant et ses critères utilitaires pour contraindre aussi directement qu'à l'heure actuelle la liberté individuelle à une simple capacité consumériste. Mais en amont un déficit qui maintenant concerne plus directement la classe politique : une sorte de "vide démocratique" sans doute plus conséquent. Cette liberté consumériste que l'on nous a vendue se retourne en ne créant que de la dépendance, puis de la pauvreté, par l'effet des boucles économiques qui se resserrent sur leurs bénéficiaires. D'un autre côté, les modèles politiques, à condition de pouvoir les nommer comme tels, ou mieux les références idéologiques fécondes n'ont plus d'ossature sur laquelle fonder nos réactions aux événements, et voir les évolutions évoquées.

Ainsi s'élargit la place laissée à la démocratie d'opinion, la philodoxie, mais également à cette priorité de l'émotionnel qu'elle réclame, pour nourrir les diversions nécessaires à cette quiétude du politique par le lissage de ses jeux formels d'oppositions. À l'inverse de sa dénonciation d'avant (68 "élections piège à cons") la grande fréquence de nos passages aux urnes fait écho à cette idée commune selon laquelle notre démocratie "moderne" serait maintenant un modèle historiquement abouti. Ce zèle électoral répond sans doute par cette tendance "moderne" au gain progressif d'autonomie de l'opinion. La pression exercée a donc induit ce retour et ainsi relativisé l'importance d'un renouvellement fermé à l'ascension sociale d'une élite dont le rôle devient ainsi beaucoup plus opératoire. On peut supposer que dans le futur cette tendance se renforce au point de configurer nos élus en purs opérateurs de service. La politique programmatique qui fait les bases de différenciation des "offres" politiques est déjà un pas dans ce type de rapport. Les candidats rendent des comptes comme le fait mon opérateur téléphonique dans la gestion de mon abonnement. Cette élite donc, que je suppose assez homogène, alterne à la tête du pouvoir par un jeu d'oppositions dont la vacuité devient dangereusement (pour elle) transparente. Nous n'avons que peu d'éléments sur la sociologie du pouvoir et la pyramide qu'elle représente, notamment sur le plan des ascenseurs internes et de l'influence des filières de formation des élites. Nous ne connaissons pas grand-chose de l'impact qu'à ce rythme électoral sur les variations de l'organisation pyramidale de l'état. Mais le constat de cette paralysie agitatoire nous fait revivre le piège dénoncé quelques décades de cela d'un formatage préjudiciable, déléguant à des élus des solutions à une échelle telle qu'ils ne peuvent même parfois pas envisager comme possibles, faute de ne pas avoir été formés à inventer ou imaginer comme une catégorie nécessaire du politique, comme d'ailleurs à voir venir ce qui nous mène aux états de rupture. Cette forme nouvelle de conservatisme gestionnaire évacue dans les démocraties modernes le désir de démocratie. Nous avons sous les yeux actuellement dans notre pays un exemple de cet abandon, avec une gauche gestionnaire libérale.

Il peut y avoir un débat autour de la notion d'élite -ou d'élites- auquel ces considérations sur la délégation électorale et son contrat moral peuvent renvoyer actuellement. Longtemps, des thèses ont œuvré à nous faire entendre que ces dernières travaillaient dans notre pays et à travers notre système de fabrication républicain, à leur propre reproduction. Même si cet esprit de caste si souvent dénoncé a contribué sans doute à assoir l'idée d'un dévoiement de la conception de l'ascension individuelle par l'éducation, d'un isolement de différentes sphères influentes et décisionnaires, on voit bien aujourd'hui que cette vision ne suffit pas à expliquer le vide conceptuel du contenu politique. D'autres facteurs entrent en compte, assez exogènes au groupes que représentent ces élites. Certes, la moyenne d'âge de nos parlementaires est plus élevée en France de dix ans que le médian européen qui est de 53 ans. Ce qui plaide pour un autre cloisonnement organisé en partie autour de tranche d'âges ou d'un conflit générationnel, suivant en cela le vieillissement général du pays et de sa tendance à se cristalliser sur des situations acquises. Les arguments contraires existent nous démontrant que l'on vieillit plus tard et que ce problème reste très relatif. En tous cas sans impact déterminant sur les évolutions qui nous posent question. Même si l'on admet cette tendance générale au conservatisme que le vote confirme logiquement par le manque de perspectives à valeur d'alternatives véritablement nouvelles, l'homogénéité apparente de la classe politique aura de plus en plus de mal à escamoter la manière dont tacitement ce vide sert de levier sur lequel elle s'appuye. Les oppositions formelles si théâtrales discréditent la parole politique non faute d'avoir de bons acteurs, mais en grande partie de cette marginalisation "par l'extérieur" de l'action réellement attendue de nos représentants : en claire les exigences de l'environnement sociopolitique mondial en formation. Devant nous, le spectacle d'une certaine démission devant cet environnement puissant, aboutit finalement au sentiment général d'une impuissance désespérant l'opinion. Avec en réaction cette croyance stupide que nous enfermer chez nous nous en protègera. En retour, cette homogénéité apparaît plus comme une impuissance à sortir de cette situation qui conserve par défaut ce fonctionnement que comme une préoccupation directe de reproduction. Mais ce repliement, liant par hypothétique collusion des composantes plus larges de ce qu'on peut qualifier de forces de décision dans et hors champ politique devient actuellement insensible et marginal face à l'improductivité politique. De ce fait et par ce biais assez négatif, l'homogénéité de la classe politique paraît acquise, comme acceptée, encore une fois faute de mieux. Le formalisme des oppositions politiques actuelles droites gauches sont maintenant le fait de gens sortis du même moule et sous-tendus par des conceptions gestionnaires programmatiquement similaires. Le problème parvenu désormais à maturité est bien celui du renfermement issu d'une politique d'"offre" programmatique sans perspective autre que gestionnaire de la "dictature de l'urgence".

L'opinion paraît en avoir dorénavant une conception simple, claire et majoritairement partagée. L'enjeu de la reproduction ne serait donc plus l'esprit conquête de castes, mais celui de l'attachement à un système politique général médiocre d'alternance convenue qui ainsi produit, se pérennise faute de mieux. Au-delà des reproches faits aux élites, la déculturation passée de la relation politique constitue un paramètre exogène dont la société civile est aussi partie prenante. En n'attendant des politiques qu'une position gestionnaire de l'économie et des gestes politiques de l'état social protecteur et redistributeur, nous avons amendé les termes du contrat de sa dimension d'obligation à réinventer le monde. Et faute de mieux, continuons à le faire. En fait, pour faire court, la qualité de notre demande a généré celle de l'offre, qui s'est exprimée et développée ainsi dans le temps. Nos élites ne sont pas moins capables ou plus mal intentionnées qu'ailleurs, et il s'agit dans son expression politique noble, de reconnaître la nécessité d'une attitude citoyenne commune vers une véritable activité d'invention sociale.

En conséquence de quoi envisager de nous remettre en puissance et "compter sur nos propres forces", réinvestir la société civile de cette capacité à le faire d'abord et à l'exiger des ses élus -ses élites- ensuite, n'apparaît pas être une revendication forcément illusoire. Il faut donc également cesser de renvoyer la classe politique à l'impuissance dans laquelle nos exigences de stabilité l'ont mise, pour la lui reprocher après, afin de nous défausser de la qualité de nos objectifs. En quelque sorte, il s'agirait plus d'une transition à faire par la société civile. Une fois encore, même si d'elle-même cette classe de techniciens bien formée à la gestion de l'état a étouffé cette vocation d'inventivité politique qu'elle aurait du considérer comme sa fonction première, l'interprétation des signaux de convergence vers de la rupture restent plus que jamais notre affaire.

Martelons une fois encore que les réseaux tissés par les nouveaux modes de communication, le capital absolument énorme de culture et d'informations qu'ils nous livrent, compensent déjà le déficit éducationnel classique d'apprentissage de la vie citoyenne et sont notre chance. La conséquence que l'on pourrait en attendre à moyen terme est celui comme je l'ai dit, d'un gain d'autonomie telle que ce travail se fasse en relative spontanéité, que des expériences significatives et exemplaires pour le futur soient largement reproduites et nous permettent de reconstituer le rêve et ses perspectives. Avec le sentiment supplémentaire de l'urgence, premier moteur de l'attention qu'il faut y porter.

Réinvestir le politique est notre affaire.

... Inconscience durable.

Il n'en reste pas moins que cette déception permanente rend absolument indispensable d'élargir le champ de notre vision du monde, de renouer avec cette globalisation parfois arbitraire qui tente de l'interpréter, en accepter l'erreur comme un risque adhérent et à cette fin, rompre avec la science de la micro dissection des faits qui elle nous confirme dans une confusion qui ne mène à rien. Et dans ce sens, je désignerai comme notre premier ennemi la culture de l'émotionnel.

Notre pays, notre Europe viennent de voir se juxtaposer des évènements qui ensembles menacent l'avenir. Sur le temps court, ceux d'attentats ignobles du parti des assassins, jeunes, souvent délinquants et manipulés à distance par un fanatisme dont l'ignorance confirme cette perdition qu'est la bêtise, contestant ce nous espérions positif de notre influence civilisationnelle: la disparition des barbaries primitives. Sur un temps indéterminé ensuite, de nouvelles vagues de réfugiés et d'immigrés à nos frontières, consacrant les échecs de ces mêmes courants d'influences. Sur le temps long enfin, les représentations préoccupantes car incontestables et définitivement établies des conséquences climatiques de notre course au développement, excès que nous avons maintenant convertis en fatalité. Troisième échec de ce même idéalisme civilisationnel auquel s'est substituée la triste culture de l'échange marchand. De quoi entrer en guerre une fois de plus ... Contre nous-mêmes.

Que ces événements soient assimilés à des occurrences malheureuses peu associées les unes aux autres nous prive du bénéfice de leur valeur exemplaire ; la difficulté à en faire une démonstration recevable renforce notre disposition la plus immédiate à réagir en nous indignant comme un fait suffisamment réparateur ; or s'indigner est louable mais fait écran, et une convergence non perçue ne génère aucune interrogation. Il s'agit d'un travail souvent relégué aux soins des sciences humaines, d'une manière moins savante par les journalistes à l'adresse de l'opinion, enfin à travers une relecture médiatique vulgarisante finalement peu perméable à la qualité des questions soulevées. Entre ouvrages savants ou chiffres éphémères de passage sur les écrans, et la photogénique présence de l'émotionnel, les chances de partager une prise de recul au niveau collectif restent faibles. L'exercice de formulation d'hypothèses en procédant à de telles reconstructions peut paraître comme un fait impraticable collectivement, alors qu'il constitue le travail du chercheur, du journaliste à un moindre degré. Le débat public n'y correspond pas vraiment par sa fonction première qui est en fait d'éclairer et de trouver des socles de consensus. Le travail de décryptage savant n'étant pas vraiment communicable, s'inscrit au compte des virtualités collectives dont nous ne comprenons pas encore explicitement la logique, impossibles à décrire avant le choc des ruptures. Par contre, le gain d'autonomie de la pensée commune, en interrogeant la pertinence de ses interprétations maintenant de manière permanente, peut mettre fin à un certain sommeil de nos consciences sur bien des éléments de convergence. En reformulant sans cesse un seul et éternel problème : que partager et comment le faire de manière juste et bénéfique pour tous ? Enfin, comment nous rendre compte de ce qui nous fait obstacle pour que nous ne puissions plus le faire mieux ?

...Les chocs éthiques.

L'indignation, qui sans doute faute de perspectives ouvrant d'autres pistes politiques ne constitue pas un palier vers les situations de rupture, témoigne pour l'ensemble des cas d'un choc éthique. Les trois événements ont justement ce point commun qu'ils peuvent se lire comme un échec de l'éthique que le monde occidental juge universelle, au profit de régressions primitives. Il nous met en difficulté face à notre compréhension du monde. Dans les trois cas, le dénie de l'Autre, le repliement et la culture de l'intérêt incarnent l'antinomie des assises que nous avions cru être durablement installées dans nos règles universelles. Une grille de lecture qui contrarie à chaque point de leurs analyses ce que les faits pourraient nous permettre de désigner comme coupables.

L'expression de régressions primitives définit l'acceptation en lieu et place d'un système éthique raisonné et prescripteur, d'une éthique formelle reconnaissant ou s'accommodant de situations de force comme ordre naturel des choses. Ce que l'organisation néolibérale du monde sous-tend.

Les exemples de situations de forces que la mondialisation nous a fait tacitement admettre comme la contribution difficile du progrès à la quelle il fallait se conformer, sont innombrables. Une littérature très abondante les décrit, que ce soit sur les accords internationaux en négociations, les méfaits de l'agrochimique alimentaire ou le problème banquaire et les amorales dérives de la finance, augmentées de l'action assassine parfois du FMI et de la faiblesse des états. Ses ouvrages argumentent toujours dans le même sens : le bien commun ne relève plus d'une éthique prescriptive et raisonnée reconstruite à l'échelle du monde et de sa nouvelle situation et produisant du droit, mais devient ce qu'il reste à l'usage de grands pôles de puissance, auxquels les états développés ou qui espèrent l'être s'associent au nom de l'intérêt de leur peuples. La concurrence ainsi organisée des états les isole et confirme la puissance d'intérêts qui ne sont pas ceux des peuples, mais bien sûr ceux de principes contraires. Mais il y a un autre paramètre, auquel une théorie personnelle me conduit : le fait qu'il n'y ait pas d'organisation formelle et objet de droit de la finance internationale. C'est le problème de toutes les tricheries qu'on lui attribue. Mais il relève d'un principe (politique) simple, que j'appelle dans ma conception, l'agrégation, ou niveau pré-organisationnel des entités formant un ensemble au sens systémique du terme, et identifié par la similitude de ses règles interrelationnelle. Cette condition suffit à former système, sans que la nécessité d'organisation explicite puisse apparaître. C'est ce système là, qui est laborieusement identifié sous le terme global de "marché"...

C'est principalement cette anomalité structurelle des instances de pouvoir transnational (non explicite et donc hors du droit) la loi des marchés, qui fonde l'échec éthique sur lequel repose les tendances à la culture de l'ignorance, génère l'irresponsabilité politique à laquelle nous assistons. Enfin comme déjà dit, c'est aussi la même qui recentre les luttes politiques sur des différences d'objectifs programmatiques de confort (le confort se définit ici au sens de sa conservation et donc comme une loi tendancielle au conservatisme) et renforce la tendance électoraliste ; lequel confirme en retour que le comble de la démocratie se trouve au fond des urnes. Le lien entre utilitarisme économique, consumérisme et régressions des valeurs n'est pas à faire ici. Il est suffisamment dénoncé par ailleurs. Ce qui me frappe par contre, loin d'une destruction des valeurs à chaque occasion des stratégies de conquêtes des monopoles, tricheries mensonges escamotages et abus, c'est la soumission des états à la pression grandissante du système, dont la lutte contre les paradis fiscaux constitue bien la démission la plus exemplaire. Un étranglement et une perte éthique dont le renforcement mettent en cause le principe générique d'obligation des états envers leurs citoyens, jusqu'à une autocensure qui les prive de leur capacité à l'exercer. Ce qui pose cette question sous-jacente permanente et propre à la crise contemporaine : comment et par quoi renouveler la puissance des états et avant même, est-ce une bonne question ?

Il semble que nous soyons devant une alternative : soit restaurer la puissance perdue des états en nous expliquant à nous même cette incapacité globale à réagir collectivement, soit à concevoir cette reconstruction de puissance à travers une option nouvelle sur le monde futur, micro-fédéraliste, sur le désir que certaines expériences font naître, et relèvent en gros de ce que j'ai appelé précédemment la conquête d'autonomie citoyenne ou par ailleurs, l'individuation.

La répétition de ces chocs éthiques et les présomptions de démission des états par leurs représentants revient actuellement à la face de la classe politique comme un facteur d'instabilité qu'elle a induit, et représente du point de vue des élites, une condition inavouable de leur situation. L'avenir est encore plus inquiétant. Nous continuerons à élire par défaut les composantes d'une pyramide politique dont nous aurons d'ailleurs de plus en plus de mal à définir ce qui les différencie. Une situation qui n'est pas saine, dans un sentiment d'accumulation de problèmes laissés pour compte, avec les populations qui vont avec. Bref, nous finirons bien par connaître ce temps où, par la pression d'une base en souffrance et la vacuité politique des dignitaires, nous aurons cette expression sociale, incontournable et avouée entre les deux d'une prise en compte de ces chocs éthiques. Ils finiront bien par devenir la barrière ultime au-delà de laquelle les rapports entre les deux ne pourront plus reculer. Quel contenu du discours politique sur les échecs de nos fondements éthiques la multitude pensera t-elle recevable ? En sommes-nous là ou pas encore ?

L'existence de ce site et de sa question liminaire, à savoir le retour de la croissance comme hypothèse hallucinogène, est ma réponse personnelle. La croissance ne reviendra sans doute que sous un effet de tôle ondulée, avec des pics peu élevés, bref une croissance molle pendant longtemps, d'après ce que je crois en comprendre. D'autre part je pense aussi, dans cette situation de faux démarrages cycliques, qu'elle sera conditionnelle et soumise définitivement à une conjoncture transnationale qui mettra, pour faire court, les états en concurrence. Enfin que son retour dans la modernité du XXIème siècle ne concernera qu'un emploi restreint et des modes de consommations au minimum assez différents, voire peu massifs.

J'en conclurai que nous n'avons pas encore consommé notre capital de chocs éthiques d'ici à ce que poser leurs problèmes sur la place publique devienne une nécessité. Il faudra laisser décanter toutes les facettes du discours sur la croissance-qui-revient-pour-nous-assurer-la fin-du-chômage, demain ou après demain, et d'autres encore du même type, avec les offres politiques qui vont avec. Ensuite absorber le choc qui fait voir les réalités des changements qui se sont faits sans notre permission, puis se poser les questions de leurs contenus, puis admettre l'erreur des illusions passées. Puis sortir de l'anesthésie...

L'anesthésie, qui a pour but d'inhiber nos protections vitales d'alerte, revient au sens figuré, à se mettre hors d'atteinte de souffrances dues à des situations redoutées. Éviter le poids d'un réel qui se rappelle à nous par sa violence. Et de fait, la simultanéité de l'information, son abondance comme celle des commentaires qui nous en sont proposés nous contraint à ne pas les méconnaitre. Je constate là un paradoxe : c'est cette pression même qui génère des formes d'intervention protectrices, pour mieux nous y soustraire à temps, à construire une mécanique inavouable de diversion, à l'accepter toujours plus fréquemment. Supposer que notre regard sur les tensions actuelles, pernicieuses ou violentes, nous confère une pleine et soudaine capacité de lucidité tient d'une candeur suicidaire alors qu'un idéalisme sans épaisseur de la bienséance politique nous noie constamment dans cette sorte de regret borné de ce qui n'est pas comme il devrait être. Sans plus, alors que la marge de tolérance d'une pratique admissible de ces opérations d'escamotages se réduit à chaque crise, produisant, par cette insistance à digérer la représentation de nos peurs jusqu'à la redondance, le contenu d'un paradoxe préoccupant : absorber ces alertes dans une reconstruction des faits à l'avantage de notre quiétude devient la norme... Pour prendre l'exemple de la courbe du chômage, cette invention magnifique où les chômeurs disparaissent, d'autant mieux qu'il suffit alors de monter de savants dispositifs pour lui faire changer de forme. Ce n'est pas de la filouterie : c'est de la philodoxie. Voilà pourquoi nous perdons du temps.

Nous avons -collectivement- de puissants outils pour ça. On ne peut nier l'impact sur l'opinion des boucles narratives rapides autant que sommaires des médias, qui nous racontent le monde par petit bouts, dans l'ordre où ils se succèdent. Une manière de nous aider à exorciser notre désarroi ; la redondance du détail expert, censé en reconstruire le sens pour le mettre à notre portée, le réduit, les variations de thèmes qui s'enchaînent lissent la nécessaire hiérarchie des valeurs d'interprétations des faits au nom d'une neutralité des médias; plus que le politiquement correct pratiqué côté médias, c'est cette perte de maîtrise de notre capacité à exiger mieux qui se trouve dévoilée. Mais le choc éthique est atténué, et nous le supportons mieux. Tout ce qui apaise, l'indigne, étonne ou relève d'une autre catégorie de l'émotionnel, forme premier palier du mode fictionnel. À partir de quel moment peut-on se demander ce qui distingue notre inconscience d'une passivité que dose notre intérêt à ne rien risquer ? Une passivité qui érige cette ligne de partage entre la fiction qui indigne et la virtualité des interprétations qui impliquent. Faut-il voir l'indignation comme un palier vers la colère puis la révolte, ou un aboutissement de cette commodité fictionnelle ? Dans tous les cas, nous vivons la surabondance concurrentielle de l'information comme le fait qu'une vérité quelconque puisse se chercher dans la simple répétition sous toutes leurs formes des évènements. Les "dossiers" et l'expertise médiatique spécialisent ce trompe-l'œil du confort : des questions en amènent d'autres et nous éloignent des choix d'action. Pourtant se livrer à une attaque des médias et en rester là serait une erreur, au même titre que celle des politiques. Ils sont impliqués dans un process beaucoup plus global qui est celui de la dilution des perspectives politiques de l'opinion que sont les nôtres. Nous sommes des abusés consentants. Ne nous défaussons pas à bon compte.

Lorsque l'appréhension d'un vrai problème devient une décomposition à ce point fragmentée qu'elle en submerge le contenu de questions insignifiantes, vouloir le partager sans le comprendre pose un problème insurmontable. La destruction de la hiérarchie du sens s'y joue ; la généralisation, celle qui exige ou conduit à une interprétation cohérente du monde qui redevienne communicable, au risque des erreurs qu'elle implique, disparaît. La valeur même de l'erreur perd son sens et fait le nid des absurdités en puissance totalitaires que l'on voit prendre racine partout. Nos aînés en ont payés un prix très fort, mais est-ce une raison pour se livrer à la pratique de cette distanciation protectrice ?

Le pourquoi partager relève d'un préalable banal face à tout sentiment de risque. Quelle que soit la manière et ses vecteurs, pourquoi partager amène à la nécessité d'identifier l'impact des ruptures majeures qui nous attendent et pour ce, distinguer les facteurs convergents qui y mènent. Le lien qui se créé à l'occasion réinvestit les raisons que le groupe a eu d'exister comme tel en lui donnant une force supplémentaire face aux dangers nouveaux.

Nous en vivons des cas exemplaires et mondialement distribués, comme l'exclusion structurelle d'un nombre croissant d'individus modeste du monde du travail, par destruction d'activité ; consacrant la différence qu'il y a entre être inemployé et inutile. Impossible à admettre dans une société d'égalité qui fonde toute démocratie, mais pour cela la fonde sur les moyens financiers inégaux. Encore un choc éthique baptisé écarts de richesse. Nous voilà alors contre ça désespérément accrochés à cette reformulation d'un chômage défini lui-même par sa dépendance à la croyance d'une croissance pratiquement divinisée. Son existence fait doute, les élites le savent probablement ; l'incertitude quant à sa nécessité vient de l'intérêt que le monde financier y trouvera, ce qui n'est pas le cas actuellement par les facilités à obtenir de l'argent. Un élément dont la compréhension laisse entrevoir dans l'avenir entre chômage et croissance un lien improbable, voire inexistant. La croissance ne serait dans le monde futur qu'une pourvoyeuse marginale d'activité, et son image sublimée joue pour la stabilité politique de nos régimes. En fait ne devient-elle pas le paramètre très secondaire d'une économie florissante, dont les exigences d'efficience fabriquent cette exclusion ? Numérisation et finance, concentration et transnationalité des monopoles, défiscalisation et obsolescence de la redistribution sont des paramètres économiques irracontables, car justement ceux de la fin de l'état social.

Enfin sous l'angle de l'effet retard, l'implicite hypothèse que tout peut s'expliquer selon le principe du sui generis, nuit. Le culte de la spécialisation, qui nous conduit à ne considérer -à tort ou à raison- les problèmes attribués à un champ spécifique de connaissances comme seuls traductibles par ses experts, nous y amène. L'économie explique l'économie, la politique renaît périodiquement d'elle-même par ses seules ressources rhétoriques, ainsi de suite. Qu'un politique explique l'économie, ou un économiste la politique relève d'une activité non orthodoxe ou affectée de peu de sérieux ou d'amateurisme.

Partager la pratique de cette transformation fictionnelle d'une réalité vécue comme trop complexe, donc à disséquer, nous égare dans un monde labyrinthique, peuplé d'impasses et d'évidences en cul-de-sac. Encore faut-il sans doute réduire la profusion de situations nouvelles comme relevant le plus souvent de structures ou comportements de base immuables et intacts, depuis que les hommes ont des rapports entre eux. Un de ces invariants majeurs, seraient bien de nos jours les rapports d'intérêt. Ils ne font que multiplier les catégories dont ils relèvent sans en changer la nature et nous bousculent en nous rappelant à son versant tangible : le pragmatisme. Certains chocs émotionnels nous sortent brutalement de cet état d'évitement récurrent, cette fragmentation de la perception du monde, en concrétisant la distance qu'elle crée entre l'hostilité qu'il contient et notre course au confort ; en clair, notre dépendance aux innombrables vecteurs de développement que nous cessons de vouloir et conforter dans le sens de nos légitimes intérêts. Cette submersion de contre-sens s'invite dans notre vie paisible, se retourne peu à peu et inexorablement contre nous, de la misère à la guerre, sans que les traitements « paramétriques » de cette réalité (les réformes ou autres ajustements), ne restent crédibles. Cette difficulté fait ou fera notre lent réveil, principalement sous la pression d'un enchaînement de catastrophes ou de faits violents toujours plus fréquents, augmentée de ce sentiment que le monde de la politique ne s'occupe guère plus que de lui-même. Cette idée prérévolutionnaire que le système global n'est plus réformable dans ses fondements politiques et économiques actuels, pourrait s'installer dans nos esprits.

Mais il n'y a pas que le renforcement de la pauvreté...Le système du climat, plus inerte que toute entreprise humaine ne peut l'être, se joue sur des générations ; il exigera néanmoins que l'on sorte d'une pratique du brouillage très savante entre un monde qui n'est pas celui dont nous rêvons, et ce que nous en faisons. Aucune diversion ne résistera au temps, ce à quoi s'attachent pourtant les nombreuses thématiques sur l'économie de l'adaptation, ou l'art d'accommoder les restes. Les grands monopoles d'ailleurs, prédateurs-destructeurs-réparateurs arriveront -pourquoi pas ?- après la COP21 la main sur le cœur, en nous démontrant qu'eux aussi vont s'engager pour la (leur) planète. Et pourquoi pas au fond, pour parfaire une telle trajectoire à l'occasion de ce genre de confusion, un Monsanto un Nestlé ou un Bayer écologistes, archétypes d'une nouvelle stratégie de la boucle déstructuration-réparation ? Un alibi moral contre une maximalisation du profit bien sûr ; nous n'éviterons pas que les politiques du monde réunis, fassent semblant d'y croire. Encore un marqueur de nos contradictions ; culte de la croissance oblige. Voir les destructeurs-pollueurs être bientôt les seuls à pouvoir se mettre à l'échelle économique des réparations planétaires nécessaires, avoir seuls, dans une opacité grandissante, l'information exacte sur les risques et dégradation de ce qu'ils produisent, et développer par-là d'autant plus aisément des niches de profits supplémentaires, me semble être une probabilité réaliste. D'où cette hypothèse elle (en principe) surréaliste : l'encouragement des monopoles de la chimie, de l'agro-alimentaire, de l'énergie et des autres à ne rien faire en amont qui réduise cette filière d'avenir avec cet objectif inavouable : laisser la dégradation se nourrir de notre addiction au confort pour en faire la source de nouvelles activités lucratives. Leur inertie en accompagnant celle du climat reste le meilleur outil de la pérennité du pouvoir économique. Il suffit d'être aux grands rendez-vous et de neutraliser la critique par l'affichage d'actions vertueuses. Jouer donc sur notre addiction à l'anesthésie. Peut-on y croire ? Peu importe, les états d'inspiration libérale, en leur déléguant cette tâche bientôt hors de portée de leurs budgets, trouveront les arguments qu'il faut pour fermer les yeux ; un de leurs arguments s'appelle déjà : durable...

1... Décloisonner l'interprétation des faits ? Le noir et le blanc... Terrorisme brutal et fabriques du doute. Entre les deux, quelle différence ? Aucune... Quel est le plus meurtrier des deux systèmes?

Nos filtres sont tels que confronter terreur noire et terreur blanche engage une opposition irréductible à tout questionnement ; le sang, la violence directe en restent la frontière. Les dérives criminelles invisibles qui ne sont que tribu de notre bien-être, l'intoxication qui en découle -celle du monde- devenues de plus en plus évidentes, désignent encore toute tentative de prise de recul et de mise en balance comme une opération des plus saugrenues. Pourtant, en termes de dégâts humains, et en l'espace d'une ou deux générations, est-on sûrs que le résultat ne soit pas inverse, qu'au-delà de l'échelle morale convenue, la chimie ne nous condamne beaucoup plus durablement au mal-être des corps et des esprits, avant qu'elle neutralise dans le sens de son intérêt propre ce qui pourrait nous sortir de là ? C'est le rôle des fabriques du doute de nous éloigner d'initiatives réparatrices qui, en excluant les schémas économiques nocifs, signifieraient une conquête d'autonomie. Et voilà notre quotidien qui, peuplé d'une continuité de situations des moins au plus violentes, assiège ainsi en permanence le sens de nos modes de vie et finalités d'être, en précipitant de moins en moins distinctement nos charybde en scylla. Se nourrir comme travailler ou habiter nous y retient comme dans une suite d'espaces fermés, cloisonnés, mais pourtant tous assemblés sous le principe général de l'utilité mercantile comme lien social... En face, la qualification d'aliénation si souvent dénoncée devient un mot qui caractérise l'abondance ; elle n'a plus court aujourd'hui, ou ne l'aura plus bientôt, victime de l'austérité en tout. Il ne s'agira plus de savoir comment ne pas être exclu d'une réalisation personnelle réalisable en puissance grâce à notre système social, mais au contraire de s'en défendre comme d'une fabrique d'exclusion.

Avons-nous élevé à ce point de maturité ce principe vieux comme le monde du cheval de Troie, celui où la vérité fait mensonge, pour que coexistent à ce point la finesse de l'analyse des dégâts, la science prospective des dangers d'un temps court, et cette indifférence morose qui nous permet subir ? Comment s'installent nos filtres, avec cette apparente capacité consensuelle à démontrer par eux-mêmes leur légitimité, devient alors la question. Si l'on part du principe que la fatalité préside à l'ordonnance des événements sous la raison de l'évolution naturelle de l'ordre social, tout va bien et ces filtres n'existent pas. Si on émet l'hypothèse comme je le ferai, que le consensus n'indique jamais ce sur quoi on n'est d'accord, mais seulement ce sur quoi on accepte de ne pas se mettre en désaccord, alors la question se pose. Telle est en ce moment l'épreuve dans laquelle s'embourbe la société civile qui voit la misère des laissés pour compte, l'arrogance fortunée, l'impuissance politique éclore pour se perdre dans l'épais brouillard du fatum. Plus les contretemps se succèdent, plus la marge délicate de la consensualité se fait difficile à conforter. Les politiques n'obtiennent plus de résultat sur ce plan, non du fait de leur incapacité mais de la marge d'action très réduite que leur concède la mondialisation ; au prix des réactions terribles d'une part de l'opinion en souffrance, justifiant indirectement son repliement sur une nation fantasmagorique et disparue, par notre échec et celui de nos élites à concevoir un au-delà de la démocratie dont nous n'avons toujours pas le commencement d'une idée à notre actif.

D'un autre côté -est-ce un hasard ?- la lutte restaurée de l'exigence laïque et des congrégations reste la seule à l'écart des filtres de la pacification économique dominante. Là, la lecture des faits échappe aux chevaux de Troie de l'utilitarisme dominant par l'irrationalité naturelle qu'est la sienne : la croyance. Mais comment chasser toute réticence vis-à-vis des mêmes qui, unis dans les médias et sur la place publique, se défendent d'être des racines du mal, plaident leur attachement à la tolérance, alors qu'ils restent malgré tout pour l'opinion associés contre leur volonté à la manière dont au moyen orient les rapports de force règlent seuls les relations entre communautés? C'est ainsi que depuis des années, la peur d'assimiler la violence aux croyances fait reculer la criminalisation de l'intolérance au nom de la tolérance, affaiblit les forces de la laïcité à un point qui pourrait contester une démocratie déjà mise en cause par les dérives de l'argent. Ce qui reste encourageant, face à cette désertion des impuissances institutionnelles, c'est l'action spontanée des citoyens en ces occasions qui, en devançant toujours la parole des institutions et congrégations rétablissent la hiérarchie de l'empathie, celle qui ne se calcule pas en fonction de l'opinion ou de ce qu'il convient de faire. Mais qui les contraignent à rester dans les limites de ce qu'ils estiment que la situation exige. Je ne doute pas de la sincérité de beaucoup, mais, dans ces situations hautement politiques est-ce suffisant ? Nous savons tous que non... Les provocateurs, à l'affut, radicalisent les situations pour rendre tout ce qui est sincère, utopique.

Ce qui nous tient, à défaut de vision claire d'un modèle démocratique adapté à notre mutation, c'est sans doute, partout dans le monde l'exigence de civilité de l'opinion générale, en recherche d'authentiques fondements des rapports humains : ceux qui reconnaissent l'autre comme qualité de chacun.

2 ... Du bon usage du fractionnement, de la surdétermination fonctionnelle de nos vies, et du renforcement d'une culture des croyances... Le monde du vrai comme fiction, à une vérité fictionnelle.

En abolissant les discriminations entre le réel et l'illusoire, entre ce que nous en savons et ce que nous en croyons, en ne rendant de la réalité des faits que des suites d'image réinterprétées, notre modernité informationnelle produit donc ce mode fictionnel nouveau qui réforme à son tour nos consciences selon son récit. Il n'y a rien de manipulatoire dans ce process. Juste un éloignement constant de la valeur démonstrative du vécu direct. L'émotion distante se suggère, ne se vit pas, mais en distancie les raisons. Combien de temps nous faudra t-il par exemple pour que nous nous détachions de cette idée de conflits religieux, qui pollue et intoxique notre regard sur des situations humaines fondamentales autrement plus significatives pour ce que devient la division du monde ? La déculturation, l'exclusion, la négation des minorités, le primitivisme qui font les dictatures que notre intérêt tolère, ne survivront jamais aussi bien dans la logique mondialisatrice qu'en fonction de leur niveau d'utilité. Stratégiques ou économiques, les arguments qui font les constantes des conflits se gomment d'eux même si l'on dépasse les raisons formelles des belligérants. En les important avec une ingénuité évidente chez nous, comme secondairement "religieuses", nous retombons dans cette fiction de la temporalité congrégationnelle qui n'a toujours été qu'un décor où nous faire vivre la triste comédie de vérités révélées par de mystérieux personnages, élevés chacun selon le même principe d'une infaillibilité incontestable au rang de la légitimité divine. Un retour à des fictions primitives inattendues dans l'univers de l'anti-raison, dont on croyait notre monde protégé...

Les facteurs de dépendance de nos vies contribuent en fait à accepter ces faux dilemmes, parmi d'autres. Ils donnent une pérennité certaine au fait de croire, acte à son tour légitime puisque dans le champ des libertés fondamentales ; mais notre croire actuel est loin d'une révélation religieuse. Il résulte dans sa quotidienneté d'une sorte de virtualité laïque qui -faute de mieux sur le plan de cette éthique raisonnée- reconstruit un réel par une narration du vrai si proche du mode de la fiction, qu'il revient à se vivre comme issu d'une forme révélée. Tout est là : la fiction découle elle d'une difficulté insurmontable : isoler des faits de la complexité des déterminations desquelles ils sont extraits nous demanderait une autonomie considérable de pensée, le recul d'un anthropologue, d'un sociologue et d'un philosophe à la fois. Au mieux pouvons-nous douter et soupçonner que cette fiction ne fait que substituer à cette difficulté la commodité d'un plat cuisiné. La distance que nous maintenons de cette manière a un devenir incertain. Cesser de fonctionner dans le sens d'un cautionnement de notre société du confort à ce prix de cécité, ne mettra moins en cause une crise des ressources qu'une crise morale. Autre situation primitive que les mythes résument.

Nos représentants comme on l'a vu se sont rendu le mauvais service de ne se considérer que comme nos agents dans ce domaine. De cette fiction il va falloir sortir par nous-mêmes. Face au constat de cette marche du monde et de l'inefficience des états face aux marchés qui s'apprêtent à « gérer » plus directement nos démocraties, l'idée qu'il n'y a plus d'espoir que du côté de l'initiative citoyenne fait son chemin pour pénétrer l'opinion, se généralise à l'occasion de toutes les démissions qu'accumulent les états. Par-là, l'affaiblissement de la démocratie représentative avoue maintenant et plus qu'avant, sa perte de puissance. Par ailleurs, trop d'économie nous a nui. Nous n'avons plus l'élan politique qui nous permettrait d'échapper à la vacuité structurelle qu'exige l'omniprésence des critères économiques de choix de société ; ceux qui d'ailleurs nous poussent toujours un peu plus dans les pièges de la prédation. C'est sans le savoir que les élites et les classes politiques successives sont en train de transférer la lucidité nécessaire et la justesse de la substance politique aux citoyens qui eux, seuls, se trouvent acculés à "compter sur leurs propres forces"... Que pense un pauvre, quand il comprend que la croissance n'est qu'un mythe utile, qu'il voit son statut de blessé de l'économie évoluer vers celui de laissé pour compte?

L'avenir est là ; dans la reconstruction par la base de notre désir d'être ensembles, le seul qui enrichisse de sens tout le reste, parce que nous sentons cette nécessité -là nous pousser dans le dos, comme une pointe de baïonnette.... Et le constat que je viens de faire n'a de sens que mis en perspective. Il ne s'agit pas simplement de rechercher à percevoir la fin et les signaux faibles de cette fin comme ceux des axes d'une reconstruction, et de bramer sur le fait qu'il faille trouver des idées nouvelles en attendant qu'un écho nous renvoie la solution, mais de s'ouvrir à des questions nouvelles ; avant tout. Commencer par considérer comme une hypothèse valable que la forme républicaine, démocratique n'est pas immuable. La forme, pas le désir. Mais le désir lui, pétrit sa matière du désir de l'autre comme le sien, dans les relations complexes de l'ipséité, de l'altérité et de la mêmité, malgré ce qu'en disent ceux qui considèrent ça comme relevant d'une métaphysique superflue, dressant une fois encore un filtre occultant pour ne valoriser que le fonctionnel de la démocratie. Que manifeste celui qui dépose une fleur sur les lieux d'un drame sinon ce regret de voir l'autre, qu'il ne connaît pas mais en qui il voit néanmoins cette partie de lui-même, arrachée à lui par le choix injuste du hasard ? De rééditer plus "Je suis" Charlie parce qu'il est ce que je suis, plutôt que parce je suis comme lui ? Il n'en reste pas moins que la fraternité, la liberté l'égalité, fondées comme désir de voir l'autre comme en moi hors de moi ont bien été et restent fondatrices de droit. Comment aujourd'hui, réinvestir ce lien ? S'il a été conquis par nos aînés, il nous est acquis. Les déterminants de nos rapports à l'autre en ce sens, pacifiés, n'ont plus les mêmes socles. Ils échappent à leurs principes fondateurs et universalisants.

Une fois l'idée que la forme de nos liens citoyens n'est pas figée dans l'éternité acquise et claire, il faudra alors prendre pour ça nos distances avec les lieux communs habituels sur l'individualisme, l'altruisme et beaucoup de catégories morales de ce type. Remonter le courant jusqu'à leur source éthique et reconsidérer ce qu'Hannah Arendt appelait à propos de la nature du politique "l'espace-qui-est-entre-les-hommes"... Prendre conscience que les topiques en usage ne servent que de bouclier idéologique à de la politique-marketing, la philodoxie, l'immaturité des postulats économiques -souvent des économistes libéraux- nous apprend qu'aucune substance venant d'eux ne nous arme pour l'avenir. Bien mesurer ensuite qu'une des grandes conquêtes de note siècle naissant soit bien l'effet de la puissance d'expression de chacun, de l'importance de ces "réseaux sociaux" qui constituent déjà un point de repère du journalisme des médias grand-public. Nous n'en sommes qu'aux prémices, et tout ceci va mûrir, muer, en servant espérons-le de base à cette reconstruction citoyenne ; en tous cas, l'outil est déjà à portée, offrant l'opportunité d'une certaine autonomie individuelle, incitant naturellement chacun à s'exprimer et à partager. La contrepartie en sera sans doute caractérisée par la fin des démocraties pyramidales, fondées principalement sur le contrat de la représentation, et les risques que l'on constate dans son inadaptation aux grandes catégories du monde contemporain. Multiculturalisme, volatilité des engagements, développement des structures agrégatives plus qu'organisées et codifiées, allongement et contraction du temps social, dans un paradoxe que l'on constate justement déjà entre fulgurance des réactions aux événements et leur délai d'assimilation "raisonnée". Temps qui tendait avant à être le même. Ceci nous engage t-il suffisamment vers la fin de notre sortie d'anesthésie, sacrifiant confort au reste ? Les grands chocs du moment en stimulant une trajectoire du partage, négligée dans l'exercice de la routine quotidienne, nous amènent à renouer avec cette rapidité qui a toujours existé des réactions collectives dans la communication d'une douleur ; une révolte qui met en défaut cette intoxication des thèmes libéraux sur l'individualisme... Une démonstration significative.

De fait la place de l'individu reste difficile à déterminer si l'on sort des divers contextes d'analyses tournant autour de nos comportements de consommateurs, de votants, ou autres catégories d'acteurs formatés. Nous ne sommes pas renseignés à travers ça, sur ce lien que nous souhaitons et dont l'espoir nous fabrique. D'un autre côté, et pour avoir tenté d'opposer une notion d'individuation à celle de l'individualisme, établir les conditions suffisamment démonstratives de cette nuance de l'exercice de l'ego dans nos sociétés actuelles, j'ai toujours cherché à éviter de mobiliser à ce propos les concepts de dissociation ou de déréalisation, trop chargés de sens psychologique. Une dimension exclusive du reste, qui évacue probablement trop vite cette part du collectif dans l'individu, toujours aussi insuffisamment connue.

Pourtant, la dérive de notre organisation sociale vers l'incontrôlable et ses effets anxiogènes, conduit tout arbitrage entre notre savoir et croire dans l'impasse ; mises à l'épreuve et désorganisation des valeurs en lesquelles nous croyons font face à une construction du savoir difficile, comme hors de portée. Et parler de croyance ne sous-entend pas foi religieuse, dogme ou mythe, mais de cet état irréductible du désir qui défie ou abonde dans le sens de la rationalité, quand celle-ci atteint ses limites : désir de liberté comme engagement des réflexions sur sa raison, désir d'égalité ou de fraternité de la même manière. Actuellement, ce que nous savons, ce que nous tentons d'apprendre pour y arriver, ne confirme pas plus qu'il n'infirme nos convictions. Le monde actuel y substitue la surinformation. Une contradiction portée entres autres par l'éducation des jeunes générations et que vivent nos enseignants, qui ont du mal à contrer les effets de cette mise en désordre de la hiérarchie de nos valeurs...

Notre construction de la réalité du politique relèverait donc aussi d'exigences nouvelles, qui ne peuvent plus n'être faites que de principes hérités du temps des conquêtes des lumières, mais doivent s'en extraire pour en intégrer celles de notre univers actuel. L'invocation fréquente et romantique en politique des lumières passées, pointe une certaine incapacité à y parvenir, à les déceler dans ce qui constitue notre environnement social présent. Peut-être que sous cette urgence, sous toutes les urgences, rien n'est assez mûr et clair encore de la société que nous voulons reconstruire, pour que nous soyons déjà capables d'échapper à une forme récurrente de déréalisation sur laquelle se greffe les chocs successifs ordinaires et extraordinaires de notre vie sociale. Sur ce plan, la dénonciation depuis vingt ans par les précurseurs de la dépendance consumériste, puis celle par d'autres pionniers de la dérive écologique, puis enfin celle des folies de la planète financière contribuent à distinguer au moins les trois piliers majeurs de ce avec quoi il faut rompre, hors de tout factuel : génériquement si l'on peut dire. Mais sans vraiment désirer qu'ils durent, nous les subissons comme notre condition de confort, dans un compromis difficile, douloureux. Voilà ce pilier mis en doute, avec l'arrivée des migrants de la pauvreté et de la guerre et de notre réchauffement climatique. Nous pouvons contenir les corps à nos frontières, ce qui ne suffira pas à contenir le problème moral qu'il nous pose. Gêne, embarras et bricolage d'arguments pour nous persuader qu'il s'agit d'un fait conjoncturel. Aisance morale qui ne nous cache que ce que nous savons déjà : ce n'est qu'un début. Déréalisation, quand tu nous tiens...

On peut envisager que le résultat chez chacun et au plan collectif d'une submersion immaîtrisée des esprits, génère et entretienne cet état permanent d'anxiété partagée, source de déréalisation. Le partage, sa verbalisation le contient, et impose peu à peu la nécessité d'une transformation. Il y aurait au fond dans cette convergence, les prolégomènes à la théorie qui la fonde : notre liberté ne serait plus liée à une discipline de responsabilité individuelle reconnue par et dans la collectivité, mais au contraire à une discipline de la collectivité donnant à rebours les limites de notre champ de liberté, au sens de nouvelles obligations civiques. Ce que d'ailleurs l'idéologie libérale tend à faire très paradoxalement, en affirmant le socle économique de la liberté individuelle, pour en arriver à faire de cette culture de l'individualisme une condamnation morale catégorique. À l'inverse, cette contradiction pousserait à considérer que l'égalité ne soit plus reconnue seulement comme un droit absolu, mais corrigée par la pratique de l'équité, effaçant l'égalitarisme opaque qui exacerbe les divisions sociales, fabrique cet isolement individualiste. Mais rien d'un projet philosophique n'est lisible dans ce sens ; nous ne voyons la plupart du temps qu'une condamnation des systèmes politiques en place, et aussi une longue suite de bilans très informés mais sans véritable ouverture sur des perspectives nouvelles. La manière dont je ressens cette pression au changement, à la transformation se joue en ce moment à la faveur d'un retour du partage, bien que partage entre individus d'une anxiété commune ; c'est en étant toujours plus largement partagée pour être vue en face et telle qu'elle avec un sentiment d'urgence devant des échéances graves, que cette déréalisation, cet effet d'ignorance des conséquences de ce que nous produisons, va provoquer un renversement de perspectives. En ne connaissant rien des réflexions menées par l'ensemble des métiers de la psychologie -il doit en exister, même partiellement- qui puissent nous aider à considérer le collectif comme producteur et sujet (acteur) hors du champ des comportements individuels, nous ne pouvons rien déduire d'une opération de sortie éventuelle de nos illusions, d'un retour forcé à la réalité sur les bases d'une notion de partage assez floue; sans que ce soit une raison de ne pas s'y pencher.

Au-delà du drame, des drames, des dangers et des risques que nous vivons, sentir se renforcer notre capacité à voir cette transformation du monde s'amorcer, par l'universalité des réactions, rassure. La compassion, cette forme de partage sans doute très réactionnelle mais essentielle, collectivement structurante je crois, nous revient en écho de notre sentiment d'injustice, mais pas seulement ; sans doute aussi y a-t-il derrière ça le sentiment que partager à cette occasion, fournit ce tronc commun à l'expression des problèmes que sont ceux de la violence absurde, du climat, de l'usurpation financière, et le fait que notre développement n'en est qu'un ciment illusoire.

Ce qui infirme ce que j'ai souvent pensé, comme beaucoup : que nous en savions d'autant moins que nous étions plus abondamment informés. Que la masse immédiate et pratiquement simultanée des informations que nous recevions, comme de vivre en direct les événements dramatiques récents, inhibe la distance qu'il faut pour comprendre ce dont il s'agit, comprime le temps nécessaire à mûrir ce qui nous est livré, en nous offrant avec l'appui des mass-médias, au compassionnel, finalement comme une autre manière de ne pas prendre nos distances. J'ai ainsi mis un certain temps à interpréter l'agacement que j'éprouvais devant les images de gens en détresse et en désarroi, en larmes, sur fond de musique ou de chansons romantiques concluant certains reportages : la compassion des gens n'est pas celle de cette contribution-là, re- fabriquée comme une esthétique. Je la trouve sans respect pour la douleur des gens directement touchés dans la mesure où elle met leur image en scène. Cette perte d'acuité n'est pas aussi clairement due au bruit de l'information. Il vient d'une culture de l'archivage, une manière d'ignorer à quoi renvoie ce que nous vivons ; une actualité chassant l'autre...

D'un autre côté, le recours incessant à l'expertise surajoute à ça un excédent d'informations qualifiées et spécialisées qui, au contraire d'un diagnostic heuristique, exerce une sorte de fascination anxiogène qui nous isole de notre propre subjectivité. Comme en matière d'action sur le désir en consommation, ce fictif-là nous immerge au plus profond d'une réalité recomposée, vécue dans l'artifice d'un à posteriori ingouvernable. La réalité virtuelle ne peut que retourner au non-sens final du virtuel, aiguisant toutefois un désir de comprendre qui ne vient pas. Comme une sorte d'addiction, analogue à l'appétit de consommer, nous livrant à une sorte d'impuissance à agir. Notre propre travail intérieur, celui-là même qui définit notre niveau d'autonomie, en devient d'autant plus difficile, dans la mesure où les pistes de l'engagement restent floues. Dans ce contexte, chacun s'adresse à des individus qui, autour de lui, partagent cet état d'incertitude. L'Autre, cette personne qui s'incarne aussi dans le collectif, donnera t-elle elle du sens à mon questionnement, en perpétuant une culture du partage ?

Même si notre culture de la représentation, du récit, nous plonge voire nous enferme dans la position passive de la fiction, il n'en reste pas moins que le partage lui n'est en aucun cas réductible à cette non-distance, et se forme dans la dimension du réel. Cette seule base représente une constante reproductible qui traduise en part de réalité cette anxiété globale actuelle qui nous réunit et le fera sans doute à toute occasion majeure. Une raison d'espérer en une capacité à ne plus subir, sous une forme que nous ne soupçonnons pas vraiment comme telle, en tout cas pour ma part puisqu'il s'agit de ce que suppose... Mais si les faits, les événements produisent certaines émergences qui ne sont elles que celles de nos consciences je reste convaincu qu'elles le sont que parce qu'un terrain favorable structure préalablement les constantes de l'effet de déréalisation, de refuge dans cette réalité raisonnée mais fictionnelle. Regarder notre quotidien suffit.

Trois catégories dans lesquelles ce quotidien collectif est immergé suffisent à composer ce que j'appellerai à défaut d'autre nom, notre anesthésie universelle :

Le mythe du développement et de la croissance.

La survalorisation des structures pyramidales.

La dictature de l'homogénéisation mondiale.

La première, la plus immédiate, la dépendance à la croissance en est une constante.

Ce paramètre de l'économie, issu d'un système de mesure conventionnel a trouvé son sens lors de l'émergence d'une économie de croissance qui a duré dit-on, trente ans. En passant de la satisfaction des besoins que les connaissances, techniques et modes de production permirent à une génération de connaître, à la logique du renouvellement puis de la saturation, l'attachement à la reproduire tient aujourd'hui du mythe. Les mutations industrielles, les modes de vies déstructurant nos désirs de bien-être, la disparition vers le définitif de la redistribution, en font une illusion.

Ce sont des évolutions de fond convergentes et irréversibles sans doute, que nous indique à contrario la mesure. En faire un cap en fait un mythe qui n'aboutit en fait qu'à dénier ce qui fait sa disparition. S'acharner à vouloir l'obtenir selon des règles paramétriques qui n'existent plus consiste à se tromper et perdre la lucidité nécessaire à affronter ce qui se passe.

Vouloir intégrer les nouvelles technologies, les techniques alternatives et une économie des énergies renouvelables dans les critères de notre économie actuelle est un non-sens. Parce que ces éléments d'évolution réclament le contraire. Une relocalisation de l'ensemble des initiatives socio-politiques et économiques, pour inscrire de la visibilité dans cette évolution et en faire redescendre toute la reconstruction à son niveau le plus légitime et solide, durable et pérenne, celui de l'échelle microsociale.

Persévérer dans cette voie aboutit à ce que l'on voit actuellement. Assister au phagocytage permanent de tous les axes de développement de ces potentialités d'activité par les grands groupes industriels, seuls à pourvoir maîtriser la dimension financière et économique de certains enjeux, et les intégrer à des situations de monopoles. Les moyens de l'invention, de l'action, et aussi des situations de faits accomplis continuent ainsi à être pervertis par la logique d'une pression à la croissance qui agit sur les états comme les nôtres.

Même contredits par les tendances perceptibles, ou je pense, qui le deviendront par la persistance des défauts de redistributions et du chômage, des discours pleins d'espoirs sur la croissance nous font perdre du temps. Il est très difficile de savoir auprès de l'opinion, quel niveau de crédibilité lui est donné.

En l'absence de telles données, il est difficile de connaître le niveau d'adhésion de l'opinion au discours dominant et aux dispositifs qui en relèvent pour la retrouver, au dixième près, et donc, selon la même mécanique simplette, la fin du chômage. Ce que l'on voit, c'est peu à peu, un resserrement constant de mesures paramétriques de plus en plus marginales, qui sont en elles-mêmes un indice de plus de l'inefficience du culte de la croissance. Les grandes réformes se relèvent de plus en plus petites, et inopérantes.

Jusqu'à quand le mythe nous éloignera-t-il de la lucidité nécessaire ?

La seconde est la survalorisation des structures pyramidales, et le risque de disqualification de ce qu'elles tiennent.

Nous votons de plus en plus fréquemment et bientôt peut-être sur des sujets locaux partageant l'opinion nationale. De plus en plus, cette position d'arbitrage donnée au vote paraît aller dans le sens d'une expression directe de l'opinion. Les primaires sont un bon exemple de ce supplément d'ordre privé de l'expression démocratique, mais contiennent un paradoxe : ils ne confirment comme candidats que des gens issus de la pyramide existante de notre système politique. S'agit-il d'un choix, ou d'une optimisation par les majors de leurs propres options, de manière à faire désigner entre quelques élus déjà admis à concourir dans leurs propres rangs ? Il en résulte au fond plusieurs choses. Une offre politique homogénéisée et somme toute très pauvre, qui fait de ce cycle démocratique une cession assez déprimante en face des attentes réelles des citoyens. Déprimant parce que le spectacle de frères d'armes en rivalité active ou souterraine n'encourage pas à voir fiabilité et crédibilité dans cette situation. Déprimante parce que cette offre n'est en réalité que gestionnaire et programmatique, et probablement en deçà de l'intelligence de nos capacités citoyennes. La conclusion commune en est souvent que cette agitation en tête de pyramide est une course dont on leur demande caution, qu'il s'agit d'un plébiscite de plus ou l'avis citoyen n'est pas la préoccupation première du sommet de la classe politique. Cette disqualification n'est pas si grave si passagère, mais globalement, le temps perdu en agitations inutiles, en mandats trop courts et en cumuls improductifs pèse sur l'incessante reconduite des attentes des citoyens.

La troisième : La dictature de l'homogénéisation mondiale, ou :La taftaïsation du monde.

La manière relativement opaque dont les négociations des "traités" se passent, la question même de savoir si le parlement européen sera saisi de l'examen de leur recevabilité, en dit long sur l'état de quiétude que la puissance des groupes d'intérêt privés connaissent pour franchir un palier de plus dans l'affirmation de leur puissance. En ce sens, la question de la légitimité d'une telle démarche, notamment en regard de la question du bien commun, n'est et ne sera jamais posée. Du point de vue de la nature des enjeux, et compte tenu que le bien commun n'est pas le moteur ou la finalité mais la jouissance de quelques groupes, il est normal et logique qu'aucun examen de légitimité ne puisse se considérer comme recevable. Ainsi s'explique le culte du secret, l'opacité et l'exclusion des instances susceptibles de réintégrer ce dispositif dans l'espace politique de la démocratie, donc le soumettre à son intérêt pour le bien commun. Ce qui évidemment détruirait les objectifs mêmes de ces accords. C'est dans cette continuité de prise de pouvoir que les dispositifs d'arbitrage supra nationaux, mobilisés sur initiative des groupes industriels s'estimant empêchés de garantir leurs appétits dans un pays souverain défendant le bien commun, que ces tribunaux existeraient. Plus qu'un choc éthique, ce signal assez préoccupant indique par le fait même que cette chose soit envisagée à quel point les nations n'ont pas muries en acquérant leur supranationalité, à une échelle équivalente à ce que nous connaissons des "marchés".

Les grandes institutions internationales d'après guerre n'ont pas cette vocation. Elles sont filles de la guerre. Il faudra attendre les organismes supranationaux comme l'OMC pour commencer à voir se marquer la nécessité d'organisation des grandes entités émergentes, le FMI, et les premiers paliers de l'émancipation des groupes économiques d'intérêt privés comme les journées de Davos.

S'affranchir de la position éthique revient évidemment à éviter de formaliser un obstacle majeur : faire apparaître à quel point structurellement (systémiquement pour dire les choses d'un autre point de vue), cette prise de pouvoir progressive accumule d'éléments destructeurs latents et absolument antinomiques à ceux que revendique naturellement toute démocratie.

Le totalitarisme politique "version classique" se trouve, depuis les événements de la seconde guerre mondiale et la guerre froide, assez rapidement dépisté. Nous en connaissons hélas des formes survivantes dramatiques et caricaturales que sont la Corée du Nord et l'État Islamique, conduisant sous deux raisons opposées aux mêmes stratégies de violence. La pression communément dénoncée de l'urgence économique dont le système capitaliste de marché joue par l'exercice d'une tension naturelle, en général la conséquence de ces excès, représente une toute autre forme de violence. Loin de s'exercer par une force physique légitimée, elle vise in fine la garantie de préservation de groupes restreints qui maintenant s'avoue et la conception de la multitude comme utilité économique, ou pas. Nous sommes encore trop captifs de la vision des régimes du totalitarisme passé, entre Ubu-roi et le monde de 1984 d'Orwell. Nous vivons à l'heure d'une émancipation personnelle qui paraît sans limite par l'espoir que son outillage promet, au prix d'une sorte de cécité à l'égard d'un risque totalitaire qui a changé de nature. Nous sommes déjà destinés à consommer notre liberté comme un produit courant ; cette situation nous met à l'abri du premier des deux paramètres de la pression totalitaire qu'est la forme directe de violence d'état, mais pas de son second, assis sur une violence intérieure assumée en chacun par sa dépendance à l'émancipation individuelle. Nous sommes à l'heure de toutes les libertés en puissance ; mais tout en commençant à comprendre que dans ce système, il n'y en aura pas pour tout le monde, comment ne pas craindre qu'une destruction de l'exigence éthique d'équité s'installe, que les règles ne visant qu'une situation de dédoublement de pouvoir se confirme, avec un objectif simple : maintenir la rente comme un élément garanti dans le principe même d'organisation de la vie sociale ?

Pour le moment, le monde futur vers lequel nous tendons imperceptiblement ne propose pas de partage redistributif comme pendant économique de la démocratie, mais son contraire : une conformation des critères de l'organisation sociale en fonction de son efficience pour la rente. Le monde futur ne sera pas celui du partage redistributif comme pendant économique de la démocratie, mais son contraire. Nous avons toutes les chances de n'avoir plus que des démocraties fonctionnelles, rendant des comptes à l'articulation économique du monde. Une situation grecque que connaissent beaucoup de nations faibles. Ce que ne pouvait poser les analystes du totalitarisme, c'est ce changement de catégorie par laquelle il s'exerce, ou du moins, au sortir de cette phase transitoire, va sortir. Ce passage du plan politique au plan économique. Ce qui est terrible dans cette situation, c'est qu'il n'est pas d'arme idéologique dans ce combat qui atteigne l'exercice anti-démocratique de cette catégorie-là. Le monde des idées s'adresse à la catégorie politique, et sa contestation économique auprès d'une structure politique qui en a perdu -ou va en perdre- le contrôle.

Encore une histoire de ligne Maginot. Car quel serait alors la dimension totalitaire dans un futur taftaïsé, comment prendre conscience et refreiner le contournement qui s'opère. ?

Les sens du partage.

Qu'est-ce que le sens du partage ? Plus qu'un échange ou une revendication à la solidarité, le partage se situe sur le plan de ce qui est commun pour faire œuvre commune, ou du moins sur le plan des idées, se reconnaître sur un ensemble de critères préalable à toute action. Avec cette préoccupation essentielle, qu'elle concerne un pays ou un petit groupe : le bien commun. Il ne s'agit pas d'un consensus, mais bien d'un accord positif sur un certain nombre de jugements structurants.

Comme lutter par exemple contre ce fait de subir une société de très grande liberté de principe, mise sous contrôle de l'intérêt, de l'échange rémunéré en toute occasion. Où la culture, ce que l'on fait pour ce que ça signifie en arrive à être diffusée contre rançon, sous tous les aspects qui en rendent compte, en étant sous tutelle des grands intermédiaires de diffusion, ce que sont actuellement des opérateurs comme Google, et dans un proche avenir des systèmes intégrant toutes les filières technologique de la diffusion sur le Net ?

Nous aurions alors une des sociétés les plus oppressives imaginables, à l'ombre de la liberté individuelle la plus absolue. Des sociétés dans lesquelles les liens vrais, cet "espace-qui-est-entre-les-hommes" dont parle Hannah Arendt n'existerait qu'au conditionnel, comme une virtualité détruite par la réalité d'une compétition individuelle accrue, qui n'aurait qu'un but : obtenir de son action personnelle, de quoi se procurer les moyens de son exercice. Une liberté proportionnelle à la fortune, un modèle conduisant en théorie et par raréfaction des ressources à une sorte d'eugénisme social, refermant sur eux-mêmes des groupes restreints jouissant de ces moyens, organisant une sorte de numérus clausus. Nul besoin de dictature pour cela, ni même de bouleversement profond. Il suffit de suivre la voie telle qu'elle se trace aujourd'hui. Nul complot de classes dirigeantes ou naïveté de ce genre, mais simplement l'affirmation d'une liberté absolue qui contienne par la même occasion celle de la confisquer aux plus démunis socialement, parce que pécuniairement. C'est cette perspective des plus sombres qui émerge à partir du moment où l'on se détache d'une croyance en la croissance, pour ce qu'elle a justement d'anesthésiant.

Le problème principal de la classe politique actuelle est bien qu'elle ne peut se mettre dans cette hypothèse et encore moins nous dire: nous sommes obligés d'abandonner ce modèle pour un autre, par la force des choses, mais sans savoir pourquoi le remplacer ou quoi envisager comme voie nouvelle, comme système politique, social, économique nouveaux. Alors, croyons ! Poursuivons nos chimères car nous savons quoi en dire. Un exemple de cette liberté négative à une autre échelle : celle qu'exerce sous l'effet de leurs positions et conséquences la puissance des places économiques transnationales, des "marchés"... Les états restent ainsi libres de faire ce que la "conjoncture" leur commande, cette croissance qui nous endette et leur profite.