la redistribution obsolète?
Ou la redistribution soustraite du bien commun  

La redistribution obsolète ?

06/06/2014   mise à jour 20/02/2019

Moi François, citoyen ordinaire, je ne cesse de me questionner sur quantité de sujets. Et je me demande : verrons-nous cette évolution tendancielle à la gratuité, que l'on connaît déjà sur les réseaux, se généraliser ? Pour se dire aussitôt : à quel prix ? Car dans ce système comme dans d'autres, tout a un prix. Rappelons que dans un contexte de baisse des coûts, dont les raisons théoriques convergentes restent attribuées à la concurrence et aux gains permanents de productivité, il est possible que cette tendance nécessaire à l'extension d'une offre toujours plus riche en produits divers visant le maintien, voire développement de notre niveau de vie, ait une limite dont voyons apparaître l'horizon. Curieusement, le ralentissement de la croissance internationale jusqu'à faible ou nulle ne serait qu'un signe de cette dispersion de l'offre adaptée à l'augmentation des inégalités. La redistribution massive, considérée comme un levier principal de cette stratégie, en arrivant à maturité, va-t-elle plafonner ? Je classe cette remarque dans la rubrique des questions vraies : celles qui demandent à être examinées comme réelles. Je ne la vois pas être celle du monde, mais n'en écarte pas pour autant l'hypothèse de ce qui l'explique : un recentrement de la richesse. Ou, en d'autres termes, comment produire en fonction des ressources, sans diminuer les marges ? Il faudrait pour s'adapter à la réduction des ressources que la redistribution des richesses suive une inversion inverse ; mais à partir de quoi ? Comment alors, pourrait-il y avoir une demande massive qui appelle de la croissance globale ? Le contraire se constate d'année en année : les produits chers inaccessibles à la multitude contribuent à faire mécaniquement baisser le produit intérieur.

Nous sortons d'une société construite sur les conquêtes de la mécanique, celle que nous développons depuis les intuitions de Léonard de Vinci. Celle sur laquelle les outils de production de masse se basent. Cette révolution-là va se transformer par ce qui s'annonce difficile à imaginer de notre nouveau monde technologique. Car les termes d'informatique, d'immatérialité, de virtualité, d'automatisation, robotisation, sont chacun dépositaires d'une part de sa définition possible. Il est frappant de voir le modèle dominant de maintes recherches engagées actuellement sur le long terme, tourner autour de l'amorce de la simulation-reconstitution de l'organisation du cerveau, préparant ainsi les connaissances nécessaires à traduire l'intelligence artificielle en mécanismes adaptatifs et sensibles, donnant leur autonomie aux machines. Tous les enseignements possibles de ses mécanismes et sa structure seront probablement réinvestis dans la science des robots. D'abord, comme l'imagination le dicte, sur le simple postulat d'anthropomorphisme, pour ensuite et plus logiquement, devenir polymorphisme. Il est par contre tout aussi facile d'imaginer notre incapacité à pouvoir un jour reproduire les émotions, pour ne pas dire reconstruire les sentiments, l'intuition des hommes. Difficile de reproduire en effets ces légers dérèglements, les archétypes psychiques qui font les moteurs de notre subjectivité, et des ces variantes d'interprétation qui fabriquent la plasticité de l'espace qui est entre les hommes. Nous y perdrions notre dimension humaine, et surtout notre liberté de faire de la norme quelque chose de si relatif, voire purement conventionnel, de décider de sa consistance, selon notre histoire. De la logique et la rationalité nous ne conserverons comme notre domaine inaliénable que la subjectivité et cette aptitude divine à gérer le hasard de nos constructions imaginaires.

Les robots, qui n'appartiennent plus au monde de la science-fiction et de moins en moins celui de la mécanique, outils et programmation autonome de leurs tâches, ce dans une même entité. À des degrés divers d'intelligence, la généralisation dans tous les domaines de la vie de l'automation, de l'intermédiation de l'intelligence partiellement reconstituée et appliquée à tout, consacrera une véritable rupture sociale. Dans ce domaine, la baisse des coûts nous permettrait d'entrevoir une société comme on l'a souvent supposée d'ailleurs, principalement basée sur l'immatérialité comme ressource principale, s'appuyant sur deux principaux pivots que seraient :

La robotisation-automation appliquée aux objets passifs de toutes les tâches des plus procédurales jusqu'aux plus anthropomorphiques, comme on vient de le dire.

La volatilité de la relocalisation des productions du fait même des progrès de cette intelligence artificielle, des outils numériques et robots à portée des petites productions et de gammes restreintes qui pourraient bien marquer la fin de la nécessité de produire massivement pour réduire les coûts. Mais selon quel modèle d'échange, à supposer qu'une production corresponde à un bassin local de besoins courants ?

Dans ce cas, les théories économiques actuelles sont-elles toujours adaptées à l'économie que les scientifiques, indirectement, nous préparent en ce moment ? La revue générale que je me fais de ce qui s'annonce dans les secteurs principaux de la connaissance, m'amène aussi à penser que nous vivons dans une logique économique qui perdra sa pertinence. Il est plus clair de comprendre alors l'enjeu actuel autour des droits de propriété intellectuels, qui fournissent un indice des enjeux potentiels majeur pour la rente et de la manière dont elle va être renforcée. Les économistes ne travaillent sans doute pas suffisamment sur cette prospective à terme, notamment sur l'impact qu'auront la mutation technologique sur le travail humain, et ses conséquences ; ce qu'ils savent pour la plupart, et ne rentre pas dans l'univers de l'économie libérale. Même s'il s'agit dans un premier temps d'une rupture progressive d'avec les méfaits de la concurrence internationale de la main d'œuvre, fait relativement secondaire dans la logique libérale actuelle, on peut supposer que nous assistions aussi à une redistribution complète de la géographie industrielle.

Ce repli étendra une fois encore le problème de ses conséquences aux pays pauvres. Au profit des pays ayant franchi un certain seuil de richesse, l'équipement global de l'automation signifiera optimisation des coûts liés aux services, comme ceux de la santé, des soins, effectués à distance par exemple ; nous pourrions multiplier ce type d'exemple à l'alimentaire, l'urbain, et à d'autres domaines. Une rupture avec le gaspillage, mais en même temps de la redistribution très restreinte du travail et de la richesse.

Dans le domaine prospectif, les ouvrages de références sont nombreux, pour nous décrire essentiellement, sur le plan des technologies et des rythmes d'acquisition des connaissances et leurs ramifications, les effets escomptés de concepts nouveaux, de produits inédits, plus ergonomiques, intelligents et performants. En résumé, François distinguait comme probables trois grandes catégories en convergence, définissant notre situation générale future:

La robotisation dans tous les secteurs, par le développement de l'IA., ou plutôt une sorte d'automation intelligente de tous les outils dont nous disposerons, dans toutes les disciplines, les connaissances et la vie courante. Quel sera le paradigme de cette infiltration de l'IA en tout ? La question reste aussi mal aisée à définir que l'était celle de l'impact informatique à la naissance des PC dans les années quatre-vingt.

La transformation économique de la logique de marché par recentrement de l'échange sur la dimension locale. Les concentrations et le système de l'accumulation captive, de la capitalisation et de l'appropriation privée, seront-ils pour ainsi dire « interopérables » avec les nécessités du développement de l'IA ? A la source de ce changement : la disparition probable de la mise en relation de la matière et des hommes sous sa forme actuelle. La transformation de la matière par les hommes ne sera sans doute plus un objet de négociation. Le concept de main d'œuvre privé de sens. On n'aura plus à offrir son intelligence humaine à de nombreux stades intermédiaires de l'activité. En ne sachant que négocier au mieux les effets qu'elle produira, la gratuité de ses productions s'amplifiant, les nouvelles valeurs tueront cette dimension de l'enjeu que nous avons toujours connu autour du travail. Au contraire, cette potentialité future ouvrirait la voie à des planifications autorégulées, exigeant en contrepartie d'une certaine souplesse fonctionnelle utile, de petites unités régionales maîtrisant leurs productions générales, voire même une certaine autarcie sur le plan de la réponse aux besoins courants. À la manière de ce que l'on peut remarquer, actuellement, au sujet des inventions « régionales » dans les pays moins riches que nous : véhicules hybrides et composites, cultures techniques, formes d'échange, parfaitement adaptés aux conditions économiques et milieux de vie. Quant à l'administration des choses ...

L'impact de l'information sur les organisations de la collectivité et l'organisation politique. Dans l'ordre des difficultés d'abstraction qu'il y a à définir certains traits du futur, le plus simple à représenter demeure le palier des prévisions techniques, celui des incidences économique venant ensuite, le dernier enfin celui des organisations humaines, puis politiques. S'il semble, sur ce plan, que la démocratie doive devenir le plus petit commun dénominateur à terme dans ce monde à venir, il reste extrêmement difficile d'en imaginer sa forme, non seulement comme paradigme, mais détachée de son articulation économique actuelle, source de développement jusqu'à maintenant du moins, de pérennité de l'égalité de la distribution de biens, même imparfaite, mais censée se « mondialiser ». Va-t-on s'apercevoir maintenant que le cycle s'inverse, que les inégalités se creusent, entamant un process irréversible fait de la dissymétrie de l'accumulation ?

En contrepartie, nous n'avons pas grand-chose sur la manière dont l'économie conventionnelle, libérale, envisage qu'elle assurera sa propre mutation, en se réorganisant autour de ces tendances lourdes de l'activité, du travail et de la production. Sinon qu'une transformation pour le moment, semble prédominer : le creusement des écarts de richesses, l'accumulation des laissés pour compte, le renforcement des économies « sales ». C'est-à-dire une mutation que les économistes considèrent relever de la responsabilité du politique. Ceci étant, comment les politiques, sans vision qui leur soit soumise peuvent-ils eux-mêmes avoir un quelconque degré d'efficience dans l'anticipation de ce tournant social ? D'autant plus que les critères de l'économie de la rente s'accordent mal à des économies de niche, une redistribution du sens de l'échange, voire une détermination plus collaborative de ce dernier.

Une tendance, au fond, à prendre au sérieux, dans une recherche du sens et des équilibres, d'une finalité sociale qui mène à autre chose que l'accumulation. Les impacts des grandes avancées de la connaissance, abstraites avant tout, ne se révèlent dans leur signification sociale qu'à travers leur résonnance matérielle, ou pratique. L'IA. Ses robots, l'automation entament dès maintenant une intrusion silencieuse, progressive, qui rode par là sa capacité d'adaptation à ce qu'elle transforme. Il n'est pas difficile d'un autre côté, de supposer comme les chiffres l'attestent déjà un besoin exponentiel en matériaux rares, terres rares entre autres, dont nous manquerons assez rapidement, pour pouvoir produire assez de systèmes supports de cette intelligence nouvelle. Ce qui sera, parmi bien d'autres soucis, ceux qui lient encore nos capacités à la richesse naturelle de la planète, après les conséquences très négatives des énergies fossiles.

Les tensions et résistances des puissances financières et monopoles en place, contestés par cette évolution, concerneront en les mettant en cause, nos principes fondateurs d'organisation politique. Pour le moment, obnubilés par une croissance désuète, nous traçons les voies du contre-sens. Continuer à voir les médias ou certains responsables économiques se réjouir d'une hausse des ventes des automobiles résonne comme un signe d'une persistance à réaliser les enjeux à terme qui ne constituent pas une bonne nouvelle. Nous savons que ça signifie aussi une confiscation de la mutualisation de moyens autres, comme les transports en commun, plus simple à configurer pour les rythmes urbains à venir. C'est dans cette projection naïve et technicienne que nous nous extasions donc tout naturellement devant l'arrivée d'un monde de voitures automates, assez intelligentes pour nous conduire d'un point à un autre sur simple ordre oral. Une erreur interprétative probable au milieu de tant d'autres. La projection est une tendance naturelle, mais il est plus intéressant, et peut-être même réaliste, de considérer plutôt les innovations en termes d'impact sur l'organisation générale du système social, que sur l'évolution des objets eux-mêmes. Il n'y a qu'à voir ce que montraient de l'an 2000 les cartes postales, art populaire d'époque en 1900, pour observer que la modernité des objets du futur ne mettait pas en cause sur ces images, redingotes et manches gigot, la mode et les codes en cours, où comme sur l'image qui suit, un policier réglant la circulation aérienne telle qu'elle a été réglée dans nos villes jusqu'aux années cinquante. Au sol !

Curieux paradoxe que cette cécité qui se renouvelle régulièrement. C'est à la lecture d' « Une brève histoire du futur » d'ailleurs passionnant de Michio Kaku que François avait pu constater à quel point ce souci du détail rassurant, induisant une simple projection dans l'avenir de ce que nous connaissons, mais en mieux, occulte tout le reste. En fait, on peut se demander si ces ouvrages scientifiques -et de scientifiques- auraient le même attrait rassurant, si se trouvaient passés en revue toutes les hypothèses de changements, y compris celles des risques de déstabilisation des systèmes sociaux en place. Cette investigation rend souvent l'avenir inquiétant, parce qu'incertain, trop subjectif, combien plus sujet à élucubrations que la prospective purement technique. On l'aura deviné.

Tous les efforts de recherche, les découvertes et applications sont fêtées comme autant de facteurs de performance de notre organisation économique, donc notre motricité sociale. Ce qui constitue sans doute une erreur. L'augmentation de performance organisationnelle, n'accompagne pas forcément celle de la qualité sociale. Elle peut même, si elle est configurée par une économie libérale qui favorise la concentration, lui être parfaitement antinomique. Les écarts de richesse plaident en ce sens. Mieux, en créant des minorités sur lesquelles elle se concentre, les ressources de l'état perdent leur encrage massif. Ce qui se passe actuellement, l'endettement des états l'illustre.

Si l'on considère comme moi M. Normal, que la redistribution ne se limite pas à un partage équitable des richesses produites, mais représente l'intégrité des services qui relèvent du bien commun et que l'état doit garantir, le problème est posé. La technocratie actuelle, qui ne cesse de tout compter et persuade les pauvres qu'ils coutent cher dans le concert mondial de concurrence, plaide pour la pérennité du système de concentration, y voyant puissance et avantages concurrentiels. Stratégie qui ne fera qu'augmenter et les écarts, si l'on veut en plus diminuer l'impact de la dette. Dans ce système, la redistribution comme bien commun est devenue obsolète parce qu'antinomique à la rente. Les économistes non orthodoxes (ou ex) le disent mieux, ont des arguments plus affutés, mais qui vont aussi dans le sens de cette alerte. La participation du politique à la confirmation de ce système mène à une crise éthique et politique, comme celle que j'ai en tête et redoute, moi François : la redistribution est obsolète.