La sociosphère contre elle-même
collapsologie ou apocalypsologie ?

            La modernité ne cesse de se réinventer. Au point que ce mot lui-même a besoin de l'être. Mais à remplacer par quoi? Postmodernité évoque sa fin, car après, quoi ? Je parle pour moi de transmodernité, car la modernité ne cesse de se transformer, transfigurer, transiter ou autre dans la transmission et la transversalité. Beaucoup de trans pour un concept...

Ceci étant la première et grande tâche de cette transmodernité sera celle de réinventer et se réapproprier le bien commun, tel que je le conçois. Globalement, le combat à livrer n'est autre que celui de la sociosphère contre elle-même, dans une sorte de diète et recherche de la vertu qui les débarrassent de tout ce qui nuit à sa santé, comme la boulimie consumériste, le culte des diversions, et cette attente assez dissimulée que la solution tombe du ciel, en l'occurrence les institutions.

Nous y pensons tous, évidemment. Au fond de nous-mêmes, nous pensons tous de la même manière. Mais ne voulons pas être Sisyphe dans un monde indifférent, dans lequel les combattants écologistes s'isolent dans une logique qui les ont longtemps éloignés des vraies causalités : économiques. Avec ce mérite certain de nous empêcher de nous endormir sur ce drame.

Comment la sociosphère peut-elle par elle-même arriver à se remodeler ?

La simplicité volontaire, qui a précédée la sobriété heureuse présentent des alternatives à cette boulimie qui nous tient. Un retrait vertueux et réactionnel qui tient d'une forme d'engagement restreinte à des choix personnels peu tournés vers une solution collective. Car ce n'est probablement pas la multiplication de ce modèle qui permettra l'adhésion de la multitude. Comment passerait-elle du revenu mensuel en collectif social à l'achat d'un lopin de terre et la culture de son potager?

"Ça sent le bobo", se disait François.

"La simplicité des pauvres est subie, présente, et se passe de démarche volontaire. Être ou ne pas être Candide ?", telle apparaît être la question.

Depuis Latouche, Ellul, le désir de déconsommation comme début d'une réduction des gaspillages, de la consommation d'énergie et maintenant des effets d'augmentation des gaz à effets de serre, reste noble et justifié, mais ne remportera jamais l'adhésion d'une majorité. L'implication restera marginale pour une raison simple. La plupart des gens sont dépendants d'un système de performances personnelles (définie ici comme individuation) qui implique un seuil minimum de consommation d'objets, de biens, de déplacements, de services, etc. ... En général des gens des classes moyennes "non supérieures".

Sans doute la déconsommation viendra t-elle, malheureusement, d'une situation à la grecque. Une crise mondiale dans laquelle aucun espoir de remise à niveau économique ne pourrait se faire. États trop endettés, banques centrales impuissantes, crise financière banquaire généralisée, défaut d'énergie fossile et tout ce qu'elle provoquerait en aval. Les sociétés occidentales entraînant dans leur chute les pays pauvres, ceux qui vivent en assistance. La déconsommation serait, hélas ! Une réalité au-delà de toute fiction. Sans compter sur le degré de violence généré dans nos centres-villes, qui partiellement gentrifiés se videraient. Pour où ? L'imaginaire de François ne cessait de fonctionner sur ce probable et effrayant scénario. Et l'exode rural des affamés ?

Tout ceci se rapprochait des thèses des collapsologues, nous prédisant un effondrement de notre société artificielle à brève échéance. C'est cette même dépendance, qui, inhibant toute résilience, produirait notre perte.

"Les survivants seraient-ils ceux qui vivent sur terre et en tirent leurs légumes ? Ou au contraire, ceux qui, assez riches pour être à l'abri de tout gagneraient une tranquillité bien anticipée ?"

François pensait la seconde solution plus réaliste, la raréfaction de tout et non la disparition de tout, ne provoquant qu'un accès protégé par le coût et éventuellement des réseaux de distribution bien protégés à tout ce qui ferait défaut à la multitude ; nourriture, soins, savoir. Une minorité surplombant en tout une multitude en voie de disparition, pour reconstruire dans un entre-soi restreint un monde intelligent et durablement exploitable.

"Toute crise est une sorte d'apocalypse !" se disait François. Et dans l'apocalypse la minorité des élus est préservée.

"Alors une apocalypsologie ?" Le terme paraissait mieux convenir.

"Les élus, de toute manière, sont déjà hors de portée. Une belle conclusion à la Res-economica. Elle ne s'effondrera pas : elle fera le tri... C'est tout !"

Comment savoir?

Restait une dernière pierre avant la fin du gué.

L'avis des scientifiques. Certes cette confrérie à l'autorité suprême était loin d'avoir eu l'audience voulue au moment voulu. Le rapport Meaddows fut longtemps ignoré, et resurgit pourtant parce que remis à jour par des chercheurs ces dernières années, confirmant les prévisions, donc la dégradation de notre système général planétaire.

Le silence dans lequel ils furent enfermés, dont ils se plaignaient, François ne l'avait jamais cru innocent. La logique de la croissance sur laquelle la rente s'affirmait devait continuer à avoir lieu ; d'une part pour confirmer la puissance des pôles de puissances économiques en construction, puis assurer une dégressivité la moins brutale possible du défaut d'employabilité que le système allait provoquer. En clair le chômage et son coût, avec les comptes ouverts de l'austérité.

Bref, des années 1974 jusqu'au rapport du Giec en 2018, la différence d'audience s'est faite sur la peur qu'ont commencé à provoquer les effets visibles de la catastrophe à venir, à savoir la disparition massive des espèces, les tempêtes et leurs violences, les risquent d'assèchement des ressources en perspective.

Le temps est maintenant compté par ce que l'on sait quantifier globalement de notre appétit de ressources et son impact sur les désordres de la Matrice. À ce rythme-là, nous ne tiendrons pas longtemps.

Les gouvernants, pris dans le conflit croissance vs décroissance ne choisiront pas. Sinon, ils laisseraient dans de graves difficultés l'électorat dépendant de ce système et dont ils ont électoralement besoin.

"Ainsi va la politique, qui argumente sur de grandes choses pour en faire de petites, avec comme horizon les urnes."

Pas la peine d'ergoter sur les chiffres et les mesures prises.

Notre seul problème se disait François, se résumait à comment quitter notre paquebot, et pour chacun de nous, monter dans notre petit canoë, apprendre à tourner puis à le faire tous en même temps. Pour quelle raison commune ? Telle était la question...

à suivre : 

le proximisme comme question