Le paradoxe de la volonté générale
Comment le peuple se voit-il pour savoir ce qu'il veut ?

Le paradoxe de la volonté générale

La puissance de la multitude ne fera rien en jouant sur la submersion physique ou répugnera à s'inspirer d'un certain nombre de méthodes évoquant spectre lugubre et morbide du terrorisme totalitaire. Le point de rupture qu'on nous annonce parfois, n'aura pas lieu...

Nous ne sommes plus à l'ère des révolutions, traduisant de façon si classique cette puissance énoncée, mais à celle de la disjonction[1], où il s'agira non plus d'un pouvoir (institué) contre un autre (l'opinion), mais d'une concurrence dans la manière d'avoir la maîtrise de la finalité sociale (maîtrise comme dynamique, plus que forme). Actuellement, sans solides contremodèles économiques, aucun pouvoir supplémentaire, ne pourra faire autrement que d'être limité par le contexte économique. Pour que le changement soit une proposition vraie, il faut que l'économie soit assujettie aux prescriptions des urgences climatiques et sociales globales. Notre avenir est donc fait de ce conflit transversal sous la pression renversement total des priorités.

En ce sens, être attentifs aux expériences en cours (hors champ d'une l'économie de la rente), les recenser, les coordonner, les développer, peut constituer une voie préservatrice. Il faut que le pouvoir les aide mieux et pleinement. À un certain seuil d'importance, les alternatives auront du poids, et il faudrait les aider institutionnellement à le franchir. Une disjonction à caractère citoyen, mais dont la productivité économique à terme pourrait émanciper une grande partie de la société de la dépendance à sa contribution contrainte à la rente.

Une entreprise massive de sortie de ce système exclue aussi toute problématique de transition à l'intérieur d'un même système (économique); rendre la disjonction vraie, implique une sortie progressive du système en place par substitution d'un modèle contraire. Ce qui veut dire : renforcer les économies locales, surveiller les initiatives collaboratives, mettre fin à l'audience du réformisme, de la philodoxie, pour s'appuyer sur des éléments faibles mais réellement structurant de cette construction de l'avenir.

Sur un autre plan, dire que l'érosion des certitudes politiques qui soutiennent les catégories démocratiques et républicaines, ses institutions, est multifactorielle, n'explique pas grand-chose, relance par défaut et chaque jour mieux, cette question: à quoi sert l'économie si elle détruit ? Mieux, je dirais même que nous sommes passés d'une économie nocive à une économie stupide par la situation où elle nous mène : le non-sens d'une absence de finalité autre qu'économique. Sa prochaine défaillance, loin d'être une crise, finalisera sans doute une mutation extrêmement dangereuse et amorcée de la tendance économique, où la concentration des richesses n'y est d'ailleurs pas un moteur mais une conséquence. Je redoute personnellement une phase finale, envisageable comme un recentrement pour survie, d'un usage de la planète au seul bénéfice d'une faible proportion de la gens humaine, en ignorance du reste; comme une issue logique (totalitaire) de la trajectoire de la Res-économica. Une autre manière de rendre la disjonction vraie. Une idée monstrueuse, sorte d'eugénisme économique, abandonnant une partie de la population planétaire à son triste sort. La barrière se constituerait, dans cet avenir-là, autour d'un système de coûts très élevés dus à la raréfaction de ressources auxquelles donc peu auraient accès. Et par ressources, il faut entendre, les soins, le logement, l'éducation, et surtout le travail et l'inactivité, exclusivement considérés comme coûts par la Res-économica. Autant d'humains qui, au prix d'une grande faiblesse, face à la rareté planifiée, à l'usage d'une clientèle restreinte, seraient laissés pour compte. Une autre manière inavouée de rendre le monde durable, en regard du seul vrai problème insoluble que nous avons : la démographie mondiale.

Cette vision-là, que nous refusons d'envisager parce que contraire à toutes les valeurs fondamentales humaines dans lesquelles nous voulons nous regarder, ne peut évidemment constituer une réalité acceptable. Même si les concentrations de richesses et l'état de crise larvée et durable qui s'annoncent ne constituent pas de bons signaux, nous continuons de fait à cautionner ce que nous refusons dans l'ensemble. Une disjonction qui se renforce à travers deux paramètres irréversiblement liés: le réchauffement climatique et le durcissement des conditions de la rente.

Nous ne vivons plus à crédit (épuisé), mais par défaut (faute de mieux)....

D'autre part, dire que les classes politiques sont disqualifiées, ne fait que nous permettre une défausse commode. Nous sommes dans un paradoxe ; nous devons décroitre notre appétit de consommateur, mais être aussi dans une autre culture, écrire une autre histoire aussi. Difficile à vivre ; combien de fonctionnalités économiques seraient atteintes si, dans un rêve fou, nous nous passions de voitures pour sauver la planète ? Devenus mauvais citoyens, nous mettrions les sociétés en danger. Démonstration d'un absurde qui nous engage dans un compromis morbide.

Nous n'en sommes plus non plus, à l'engouement d'«indignez-vous»; ce fut le rôle fédérateur de gens d'origine très diverses qu'il eut. Évidemment, s'indigner n'est pas suffisant à changer le monde, ni d'ailleurs à le comprendre en profondeur (ce qui explique son succès très consensuel), en pouvant parallèlement même, être démobilisateur. "Identifions-nous !" Serait peut-être ce par quoi ce mot d'ordre pourrait se voir renforcé. Est-ce le moment, ou est-ce devenu une urgence de s'identifier en tant qu'étant quelque chose, ou voulant quelque chose? Nous savons qu'au fond de nous-mêmes nous connaissons tous déjà les éléments de notre mission, «multifactorielle» elle aussi et objet de ce long discours. Nous ne sommes pas loin, tous, d'être convaincus de la réalité de l'inefficience de la croissance et de ses effets pervers. Un bon commencement.

L'expression de ce problème global, sans coupable et sans responsable vraiment identifiables, a de quoi laisser dans le désarroi. D'où les limites opératoires de l'indignation. Ces remarques faites, identifions-nous n'est pas un paradoxe jeté en l'air. Il faudra bien, à un moment donné, qu'aux idées fastfood se substitue du contenu. Comme il est postulé ici qu'elle n'émergera pas du contexte formel dans lequel la philodoxie se voit contrainte d'opérer et d'évoluer, s'identifier commence donc bien par le faire à travers ce que l'on ne veut pas voir se perpétuer, en complète indépendance de ce que les « opposants » institutionnels proposent. Nous en sommes là, face au déclin de partis politiques actuels, organisations de supporters, et victimes de la faiblesse de leur contenu proprement politique. Ce qui ne semble pourtant pas être une condition suffisante à tout expliquer ; les messages restent d'autant plus pauvres qu'il ne s'agit plus de soutenir des idées, mais des candidats ayant les aptitudes à soulager au mieux un système général mal en point. Mais ne pas se satisfaire de cette seule situation pousse à en imaginer d'autres, nichées dans cette nouvelle puissance de l'expression directe en émergence que constituent les réseaux. Une fois de plus, aucune démonstration ne peut pour le moment établir qu'il existe de véritables réseaux d'opinions, sans pour autant que l'on ne puisse démontrer le contraire. Il faut les voir comme des "courants baladeurs". Des courants qui circulent de manière imprévisible sur ces supports non prévus pour ça. Selon les définitions qu'en donnent les tenants de la sociologie des réseaux, ces nouvelles formes interrelationnelles constituent un maillage continu induisant des groupes informels (liens faibles) aux relations marquées d'un contenu variable, agrégeant des acteurs différents ou non, sur les bases d'une similitude de comportements ou réactions face aux mêmes évènements. Cette récurrence structurelle, si elle s'affirmait dans le temps, irait dans le sens de ce que l'agrégation signifie : un stade pré-organisationnel, en le formalisant cette fois. Une formalisation faite de l'assemblage potentiel et occasionnel de systèmes d'opinions ou d'identification, s'exprimant jusqu'ici en concrétisant par des rassemblements la virtualité de leur agrégation, sur un les bases d'un ressenti politique. Un mode d'action qui peut s'étendre et perdurer. Il y aurait donc par hypothèse une voie de l'expression politique qui, comme on l'a dit, ne connaîtrait plus l'obligation pour exister, de passer au stade organisationnel. Relativisant définitivement toute organisation partisane. On a assez vu d'élus à grands frais et par défaut, d'une légitimité sans substance. La formalité des jeux partisans a trop longtemps exclu de ses thématiques cette dimension d'intelligence et d'autonomie des citoyens; le conflit de forme actuel nie constamment la réalité de cette terrible absence de légitimité que le mode de scrutin revendique quand même. Un archétype démocratique qui refonde faussement l'axiologie de la légitimité. Comment cette contradiction va-t-elle s'exprimer dans le temps ? Par les partis qui n'ont qu'un intérêt électoral contre cette libre expression de l'opinion ? L'abstention jouera t-elle comme un rappel à l'ordre ? Bref, le problème de la légitimité aura donc besoin, à un moment donné, de se regarder comme un contenu avant celui d'un résultat légal. Nous aurons sinon des présidents en incessante campagne d'opinion. Ce qui laisse encore une chance à ces mêmes philodoxes, qui nous disent en accordant leurs discours à l'état d'humeur ambiant: «nous avons compris votre colère» et répondent tous «j'ai un plan, suivez-moi ! ».

Enfin, notre avenir ne se joue pas autour d'une désadaptation biosphère / sociosphère. Mais bel et bien entre deux tendances de la sociosphère à se concevoir : l'une hérite et conforte le système économique en place jusqu'à l'absurdité de l'autodestruction, l'autre tend à construire par réaction les bases d'une solidarité et coopération qui élaborent lentement le modèle politique de sa finalité. Les responsables des nations défendent un territoire économique dont l'exigence de compétitivité les empêche d'accompagner la seconde alternative, et défendre réellement la biosphère. Alors, l'observation des initiatives, partout, montre que l'avenir se fabrique à l'échelle atomique de la société, là où la créativité sociale et politique fait réalité. Les moyens nouveaux qu'ont les citoyens-atomes, la logique à construire des réseaux d'échange, la volatilité des opinions et engagements caractériseront le futur.

Bonjour environnement, adieu nature ! C'est ce qui pourrait l'illustrer. L'environnement se nourrit de cette idée que la nature et la Res-économica, peuvent être compatibles. Une idée qui fait, par défaut, l'assise de la transition... Vers quoi, si les modèles économiques n'y sont pas exprimés ? La nature ne l'étant pas, l'environnement redevient alors ce compromis idéologique qui nous permet de nous figurer que nous pouvons aller, par nos actes vertueux et quelques reconversions, vers une adaptation, autrement dit une conciliation raisonnable entre Res-natura et Res-économica. À qui s'adresse cette opération idéologique, de qui vient-elle, sinon de notre société urbaine? ...

Cette conception de la nature ne peut se réajuster sans que les citoyens sortent du consensus environnemental, i-e tombent d'accord, comme je l'ai défendu, sur les impasses faites pour ça, et les regardent de nouveau. Et ainsi, prennent en charge l'appréciation de leur bien ou mal-être, en causalités autres qu'en degré d'intensité pour passer d'un point de vue egocentrique (l'environnement est ce dont je suis au centre) à une conception relativiste (la nature est ce dont je ne suis qu'un composant). Le durable, la transition, l'environnement sont des termes qui consacrent un consensus donc des impasses sur lesquelles nous tombons d'accord, mais ne pourrons perdurer longtemps.

L'immatérialité de ce problème très subjectif reste lié à l'intensité et l'extension du partage consensuel sur une proposition vraie comme on l'a vue et sa dynamique, et non à des pôles faits de représentants élus, qui eux-mêmes et c'est normal, ne peuvent pas tout, montrant que la démocratie de ce point de vue, cesse d'être ce que l'on acquiert uniquement et symboliquement par le vote.

D'où l'importance pour nos démocraties futures du système du partage qu'ont initié les réseaux, avec un certain poids fonctionnel, tôt ou tard. En face, une tendance de fond a confirmé la progression de l'abstention aux présidentielles, moins grande qu'aux législatives, ou municipales et européennes, augmentant la fragile légitimité du résultat et des acteurs ; et l'opinion se lasse, l'opinion sent le transfert de puissance des états vers les entités mondiales et risque de convertir cette légitimité en trahison. Les majorités relatives qui en sortent connaissent des allures de victoires à la Pyrrhus qui n'ont rien de jupitériennes ; elles provoquent une nécessité cyclique de campagne électorale de la part des leaders.

La conclusion ? Nous entrons dans une démocratie en disjonction, qui demande à ne plus subir de ce fait cette version pragmatique de l'utilitarisme de la Res-économica, et que les critères des nouvelles générations repartent sur de bonnes assises, d'une expression progressive plus claire de la finalité, de ce que devrait être leur société ... Une conséquence de la charge que nous leur laissons. Au fond, la réaction à ce que l'on craint d'un régime Macron se niche peut-être bien chez un électorat qui tente de conserver avec plus d'efficacité ce dont leurs enfants ne veulent plus.

Qui n'a pas ou n'a pas confirmé en lui cette vague impression que dans la période que nous traversons, quelque chose de discret mais néanmoins perceptible se joue sur ce que nous croyons être la fin d'une ère ? Celle du capitalisme, évidemment, mais selon une conception en retrait de ce que nous avons sous les yeux. Selon cette conception, la logique transnationale d'une minorité intégrée aux bienfaits de la rente, n'a aucun intérêt à regarder la déchéance des perdants ; obtenir de la multitude qu'elle n'exige plus pour elle-même que toujours moins, conformément au mécanisme régressif de l'austérité ; ce qui ne pourra continuer à se faire que sous le seule contrôle de ce pragmatisme paramétrique, fardé en réformisme. Or, il faudra bien, à un moment donné, affronter la globalité du monde et se l'expliquer, l'affronter dans sa nouvelle Totalité. Une Totalité dont la présence oubliée, pèse de son poids et fait nécessité d'être reconsidérée. Et la replacer en regard des instances transnationales et inconstitutionnelles hors d'atteinte de tout principe, à commencer par le principe d'obligation, peut répondre à cette nécessité.

La législature qui s'annonce va sans doute être sollicitée de ce point de vue. L'effet de génération et appropriation des pratiques des jeunes entrants peut constituer une expérience intéressante dans la relation communicative directe, avec un effacement des machines à voter qu'on nous demanderait d'être devenus. Pendant qu'elle reste cette entité homogène si pratique à la rhétorique politique, la multitude balbutiante en se cultivant, en apprenant, en s'informant, pratique cette réflexion bizarre que les outils nouveaux lui offrent ; un mot de réflexion qui paraît être là dans son rôle ; les réseaux réfléchissent bien le monde que nous pratiquons, et à notre usage avant tout. Ils se nourrissent sans distinction du petit, du grand, du vil du noble qui font ce Tout. In fine, un peuple devenant -politiquement- de moins en moins populaire mais de mieux en mieux informé, acteur de son autonomie, pourrait-il déplacer les rôles et les procédures de contrôle de la démocratie au point de les redistribuer, en tous les cas les transformer dans la permanence ? Car, une fois encore, quel peuple ? Cette difficulté permanente à voir ce que recouvre le mot de peuple, à savoir si ses membres partagent bien la même république, sinon la même démocratie, renvoie à un unanimisme aussi abstrait que ce qu'il veut nommer. Cette abstraction fonde pourtant notionnellement la république, le peuple existant à travers l'expression de la volonté générale qui le définit donc, ce depuis Rousseau. Et à l'heure actuelle, de quoi est faite la volonté générale ? Que voit-elle de cette république, qui a pour charge de garantir dans les faits et par un effort collectif la recherche constante de liberté, fraternité, égalité, que résume la recherche du bien commun ? Nous rendre véritablement, équitablement, égaux ne paraît plus aujourd'hui, précédemment, être inscrit dans les impératifs du principe d'obligation.

Le peuple de notre herméneutique sortirait donc de la matrice sur laquelle devrait continuer à s'appuyer la construction politique dont nous avons hérité. Les Nuits debout ont fait passer au réel cette forme de désenchantement qui ne s'occupe plus de savoir s'il y a quelque chose à corriger là-dedans, au grand désarroi de ceux qui continuaient à s'interroger avec une fausse candeur sur leur absence d'objectifs ; à travers leur "mais que veulent-ils donc ?" récurrents, les médias furent conformes aux interrogations naturelles de l'utilitarisme ambiant. Les élus qui ont défilé devant les écrans pour réaffirmer que la politique était faite de réalisme et de pragmatisme ont été rattrapés par leur réalité, leur renvoie encore cette leçon selon laquelle il faut mieux comprendre qu'ignorer; se manifester sans autre but que de cultiver l'être ensemble comme dynamique sociale à retrouver, a échappé à l'entendement d'institutionnels habitués à ne se concevoir que comme intermédiaire et interprètes éclairés de la pensée populaire en système d'utilité. Mais le peuple ne fut pas là... Pourtant ce qui est en jeu : sortir progressivement d'une tutelle politique vide de sens, a du sens.

Les crises locales autour de la formation d'élites ou du système d'émergence de classes politiques (références binaires), côtoient donc une autre disjonction entre ce qui est désigné, le peuple, et la réalité de son sens, la manière dont il se voit.

Rien de tout cela n'est pourtant flagrant ; il faudrait sans doute un évènement déclencheur attribuant un rôle moteur à la dynamique de cette autonomie nouvellement promise pour que ce renversement d'opacité devienne véritablement explicite aux yeux de la masse des citoyens ; ce, au-delà de l'influence des réseaux que l'on sent s'affirmer dans les médias, qui le citent comme une référence supplémentaire d'opinion... Rien donc dans la forme de notre lecture de la démocratie, de la république et du peuple ne paraît changer, sinon les indéterminations réciproques et sans cesse plus floues de leurs univers.

Le multiculturalisme qu'il faut maintenant regarder comme une réalité conséquente des échanges mondiaux, du Net, va aussi modifier la fonction rhétorique et narrative de la notion de peuple. C'est sans doute par cette ouverture que la rupture du sens conventionnel autour du peuple se produira, en ouvrant son sens sur ce qui commencera par être une douloureuse renégociation de ce que devra désormais être le peuple nation : un agglomérat disjoint. Avec en même temps le sentiment probable de la nécessité de le renforcer, faute de trouver une nouvelle logique culturelle claire à la clôture et la transmission, et qui remettrait en perspective sa particularité. Si la clôture devient très lâche, la transmission se rend de ce fait complexe à identifier dans ses limites. Enfin l'universalisme même approximatif qui sert de repères dans bien des cas réinterprète aussi cette notion de peuple-nation, la désavoue parfois pour ne rien y substituer de précis.

L'avènement d'une démocratie plus directe, souvent invoquée, sinon espérée, serait-elle enfin à notre portée, au moins en hypothèse pour le moment ? S'en tenir à une stigmatisation de la classe politique, faite sans recul nous trompe, comme la plus facile et immédiate des défausse à notre portée ; elle bute, bien sûr, sur l'idée que voter pour du neuf serait la fin ultime de notre action citoyenne, en perte de crédit. Prendre du recul revient à se détacher de ces revendications. L'émergence d'une pratique numérique de communication horizontale reste une piste dont il faut tempérer l'importance, le gain d'autonomie qu'elle suppose dans l'immédiat ayant des préalables dont les signaux sont là, comme l'abstention, mais en creux. Ils ne mènent pas l'opinion vers l'idée d'une prise en charge sur les propres forces de la multitude. Rien ne se construit avec des fantasmes, mais la désaffection des électeurs nous en dit plus sur l'importance politique des réseaux. Autrement que comme support d'opinion. Car les réseaux, même sur des supports neutres, fonctionnent sur le principe du partage. Où en sommes-nous de l'impact de cette nouvelle culture du partage, la question reste posée ?...

Enfin la conjonction de l'individuation et de l'offre des réseaux sociaux va permettre des restructurations incessantes de communautés éphémères amalgamant identités d'opinions et intérêts, en réponse à des situations économiques et politiques. Le positionnement central de l'individu résultant de la capacité qu'il aura à faire des choix hors de toute régulation intermédiaire, hiérarchique ou structurelle syndicale, politique, ne peut qu'encourager cette sorte de consumérisme de l'implication sociale. Si cette tendance à l'implication virtuelle et au passage au "réel", comme le cas des gilets jaunes le montre, s'affirme, nous risquons alors un débordement de l'institution et des temps qu'elle impose dans le processus conventionnel démocratique de la représentation. Ceci, avant qu'on n'ait le temps de savoir s'il s'agit d'une bonne ou mauvaise chose. Les années à venir ont des chances de connaître cette succession de poussées éruptives se décomposant, se recomposant, sur des terrains variés et différents et parfois avec les mêmes acteurs ou en recomposition partielle.

Nous sommes mi-mars 19... deux ans séparent les premières lignes de celles qui suivent. Le grand débat prend fin. Les gilets jaunes sont toujours là, moins nombreux. Je doute que les deux actions résolvent la disjonction en court.

Sans doute abandonnons-nous durablement une culture politique d'oppositions organisées pour celle de la disjonction par agrégation aux formes éphémères. Au final, celle de la Res-publica et celle de la Res-économica arbitrée par la Res-Natura, non prévue dans la dialogie initiale.

En l'absence d'une culture du paroxysme, qui fait un vainqueur et la paix ensuite, nous allons vers cette forme vraie du consensus, celle qui fait que ce qui tend à être enterré se trouve sans cesse renégocié. Un process qui peut devenir récurrent mettant en confrontation des agrégations éphémères sur des mobiles réactionnels incessants, tellement les problèmes ont été déniés, jusqu'à nous cacher derrière l'environnement, le durable, la transition, mots acceptés autre raison que leurs vertus apaisantes. S'adresser à la candeur des gens de bonne foi nous conduira jusqu'où, jusqu'à quand? Et si ces stratagèmes sont dénoncés, la voie qui reste à ceux qui n'ont aucun intérêt à ce que quoi que ce soit ne change, sera une nouvelle forme de totalitarisme.

Enfin, l'inéluctable réchauffement nous confronte à une révision par nous-mêmes des nos conquêtes inaliénables. Je me dis, moi François, qu'actuellement rien n'est prévisible que la raison ne puisse établir. Au fond, c'est sans doute ça, l'ère de la volatilité...


[1] Disjonction exprime non une séparation, mais une somme logique dans laquelle deux termes distincts permettent de remplir une condition de vérité même chacun des deux sont  ou vrais ou faux, mais mais pas quand l'un est vrai, l'autre faux.