le principe d'agrégation
Ou... Avant l'organisation

Le principe d'agrégation ...                                 Le choix du terme d'agrégation a la force évocatrice de l'image simple d'un agrégat. Un ensemble homogène par ses capacités à le rester tenant plus à la compatibilité entre eux de chacun des composants, plutôt qu'à une similitude parfaite de propriétés. Dans le bâtiment, un agrégat peut s'appréhender de diverses façons, liées à la qualité des composants : la forme, la taille, mais aussi suivant la destination la couleur, la texture ou la dureté.

En ouvrant cette métaphore à la matière sociale, l'agrégation formerait les composantes d'un ensemble dans lequel, comme dans le cas de nos petits cailloux, des sous-ensembles résulteraient d'une identification particulière à un moment particulier pour une "matière" particulière. Cette particularité est liée à la circonstance. Tout événement, dans la circonstance, détermine une réaction, et par là même des axes potentiellement présents de leur interprétation. Jusqu'ici, l'investigation rationnelle de ce schéma a été prise en charge de deux manières. D'abord les sciences humaines, en formant leurs objets d'études, effectuent un découpage sur ce qu'ils pensent être justement des agrégations cohérentes dont la méthode vérifie la pertinence : il s'agit de produire du sens à des conduites et pratiques sociales ; ensuite les instituts de sondages qui font le contraire, se penchent eux sur l'aspect plus réactionnel des conduites, agissent comme des photographe de la vie sociale, font abstraction des comportements plus profonds auxquels s'intéressent les sciences humaines. Entre les deux, l'agrégation ne se voit jamais comme un principe, mais un état provisoire d'avis ou de comportements dont l’événement seul est acteur.

Le politique voit l'agrégation comme une dynamique réactionnelle inscrite dans la pratique normale d'un rapport à la légitimité de l'autorité politique. L'agrégation comme dynamique d'identification réactionnelle précède donc, dans le virtuel, l'organisation physique et institutionnelle que les membres de ce groupe peuvent se donner ultérieurement. Ce qui n'est pas anodin dans la mutation vers la société numérique. Avant l'organisation, il s'agit d'une manière d'être, avant d'être. Son existence consacre le passage de la réaction éphémère, dans le temps social ou politique long. Ainsi naissaient et naissent les associations, pour des motifs très variés. L'organisation, légalement bordée, s'installe dans cette fonction secondaire et intermédiaire essentielle à la vie sociale. Avant l'étape organisationnelle, leur réalité tenant à l'initiative de quelques-uns, formalise une préoccupation à laquelle un plus grand nombre, en s'y identifiant, adhère. Ce qui permet de présupposer leur existence latente dans une part de l'opinion, les accorder aux effets de Fortuna. Cette succession (événement > virtualité > concrétisation) et le temps qui lui était propre, n'obéissent plus à ce que notre monde actuel tend à installer. Cette succession est rompue. Une sorte de loi de la simultanéité, de contraction du temps de réaction de l'opinion, et sa mobilisation paraissent ne pas aboutir dans le concret, la forme organisée ...

Temps long, temps court... Le Net a donné une épaisseur particulière à cette modalité pré-organisationnelle du virtuel. En a fait disparaître la dimension humaine et sa lenteur nécessaire. Le Net amalgame des opinions autour du sujet et non des hommes, illustre ainsi ce qui se prépare de la volatilité.

L'être avant d'être du Net a pris forme et consistance du fait que les moyens d'exprimer cette latence devenait directe et à portée de tout un chacun. En lui permettant cette fois d'être sans être dans le monde organisé, tout en revendiquant une condition de concrétise par le fait d'être visible, sinon souvent lisible. A ce paradoxe près que la concrétude se réalise dans l'espace du virtuel par définition. L'ensemble de ce qui créé du mouvement par la base, obéit de plus en plus à ce schéma, n'induisant pas par là de manifestations dans le concret, et fait tout à fait nouveau : sans la nécessité d'organisations pérennes. De Nuits debout à manif pour tous, les mouvements de solidarité temporaires, bien des inorganisations le vivent, voire survivent à ces moments éphémères sans générer d'organisations massives, tout en mobilisant durablement. On ne sait pour le moment quelle pérennité elles ont par ailleurs hors de ces champs. Cette manifestation dans le concret de la communication immatérielle efface-t-elle progressivement le besoin d'organisations de masse, à l'exemple du syndicalisme ? Ou peuvent-elles exister sans exister, virtuellement, comme effet d'influence ?

Une fois encore, le retournement de cette potentialité de communiquer qui maintenant réside chez chaque individu fournit un moteur nouveau à l'expression des volontés libres. Chacun non seulement peut exercer, mais aussi affûter sa communication individuelle en tant que porteur d'opinion, en puissance, dans tous les domaines. De cibles passives subissant l'information à acteurs d'opinion. En se liant au monde entier, en en attendant un reflet rassurant. L'étendue de cet univers, qui contient les autres, les mêmes que moi et donc l'Autre, est là pour confirmer l'épaisseur de mon identité sur les aspects qui font mes interrogations. Non seulement il ne s'agit pas là d'un encouragement narcissique, vieille lune élitiste, mais mieux ; tout un chacun peut découvrir aussi sur le Net des infirmations ou confirmations de certains axes de réflexions. Sans en sublimer non plus l'exercice. Alors, quand Nuits debout disparaît à la grande satisfaction des conservateurs s'empressant de démontrer qu'eux seuls sont dans la pérennité, n'entretiennent-ils pas là une énorme illusion ?

Aurions-nous là, en explorant sa transposition dans le politique, à terme et long terme, une nouvelle donne de la démocratie ? Le partage, les marques d'approbation codifiée comme à l'heure actuelle d'un fait, d'un avis, d'un document mis à disposition, pourront-ils, par cette prise d'importance, peser de leur propre poids dans la formation de l'opinion ? On a souvent relevé à quel point nous avions un double système de référence de la popularité d'un événement. Ce qu'en dit la presse, mais aussi ce qu'en disent (parfois différemment) les réseaux sociaux. Les médias pondèrent souvent ce qu'ils en rapportent parce ce qu'il se passe sur le Net. Parfois même réagissent-ils sur certaines particularités, avec retard, en y cherchant leurs propres sources.

Allons-nous, en fonction même de cet état constant de la préorganisation, vers des formes d'influence ou décisionnelles qui soient dans un constant mouvement de recomposition ? Allons-nous vers une démocratie volatile ? Que de viendrait à ce moment-là notre système représentatif, et quelle serait l'échelle des pratiques de cette représentation ? Faut-il relire les précurseurs du fédéralisme ? Faut-il relire Althusius ? Voir émerger une étonnante circularité des intentions sans contenu, où le rôle du désir précède un projet qui ne soit pas directement en objectif?

Les contours du principe d'agrégation sont encore difficiles à cerner du fait de la toute récente période d'observation dont nous disposons. Néanmoins, le fait que l'opinion puisse en puissance sortir de la passivité en matière d'expression directe de ses avis, dans la simultanéité et en nombre suffisant pour peser, se mesure déjà sans doute par ce changement des adhésions aux grandes formations, politiques syndicales. En un mot, en délégitimant les relais en place, dans une proportion qui continuera sans doute à croître avec ce gain d'autonomie dans la construction de la libre volonté. Mais avec des contreparties liées aux technologies qui supporteront cette autonomie. Une disparition de l'inertie des organisations concrètes et humaines, que l'on développera à propos de la volatilité.

En un mot, l'étape virtuelle, latente que l'on a décrite comme un préalable à l'organisation humaine, n'a plus besoin pour être vérifiée dans son impact et importance de se donner des outils de gestion "humaine"... Elle lie l'intention directement à son résultat. Elle lie les acteurs et les récepteurs des messages en les mettant dans un rôle de réciprocité, en effet miroir. Tantôt l'un, tantôt l'autre. On comprend alors qu'elle n'implique pas la disparition des liens de la vie sociale, mais indique au moins une transformation profonde de leur modus operandi.