"l'espace-qui-est-entre-les-hommes"
La source de la démocratie, c'est l'Autre

"L'espace-qui-est-entre-les-hommes"        est une expression d'Hannah Arendt, dans "Qu'est-ce que la politique ?". Les traits d'union font de cette locution une métaphore qui s'est fixée en moi comme la plus forte image illustrant le politique : une conception de l'Autre, intemporelle car inévitablement réinvestie en chacun de nous. L'Autre s'apprend. Toute agrégation humaine l'exige, la société organisée la codifie sans jamais l'épuiser ; et nous fait comprendre que dans l'agrégation, avant l'organisation, se trouve l'essence de la démocratie, en amont de celle du bien commun, pour la Res-publica. Il n'y a pas d'origine ou de genèse à l'agrégation des hommes. Cette histoire-là n'a jamais existé, puisqu'elle se réinvente par nécessité, en chacun de nous. De sa richesse dépend la force du lien.

L'espace qui est entre nous, lui, fait varier notre capacité éthique à garantir la démocratie, la dotant ensuite d'une capacité à situer dans le politique l'importance du bien commun, de la Rés-publica. Entre l'époque d'Hannah Arendt et la nôtre, les chocs économiques, politiques et technologiques intervenus ont transformé la manière dont cet espace se tend ou se distend, sans que sa nature n'en soit changée pour autant. Mais la dégradation collective de notre milieu naturel ajoute aux maux qui nous guettent, la nécessité d'un antidote suffisamment puissant : revoir de quoi doit être fait cet espace. Une analyse exhaustive de cette dégradation globale est illusoire, et ne fournirait pas plus de raisons de réagir que nous n'en avons actuellement. Mais les outils dont nous disposons pour reconsidérer cet espace, inédit, ajoutera une dimension de plus à l'exercice politique : la volatilité.

Avec, comme risque, une énorme et paradoxale fragilité : vouloir dans l'instant ce qui relève du temps long.

Comme beaucoup, j'expose une profonde inquiétude ; assister en conscience ou non à quelque chose qu'on sent disparaître, pousse à communiquer, à vouloir l'inscrire dans la permanence de cet espace à construire. On ne peut être un simple citoyen sans se soucier d'avenir, et pour ce l'envisager, l'imaginer, le concevoir, le dessiner, nous le raconter, appelons ça comme on veut, mais surtout avec des outils conceptuels clairs en tête ; à partager collectivement, face à une omniscience technologique qui prépare l'autodestruction des modes politiques hérités du XIXe et XXème. Réagir pousse à rompre d'abord avec cette timidité analytique qui n'aboutit qu'à répéter ce que l'on sait, ce que l'on interprète. À se libérer de la fausse et rassurante présence des chiffres pour une logique de la substance, comme les présocratiques, Aristote, Bodin, Machiavel, Rousseau, Marx, Hannah Arendt, Rawls et tant d'autres, qui ont pu réfléchir sans leur aide. La dématérialisation va transférer les modes de relations humaines vers des expériences qui vont opposer des structures agrégatives très réactives à une institution qui ne pourra, par nature et constitution, les accepter. En opposant l'instant au temps long.