1 :  une fin ignorée
vers la fin des organisations ? 


De la fin du bipartisme à la démocratie volatile

partie 1:  une fin ignorée

Févier 2017

Entre deux tours de la campagne présidentielle, après que soit consommé dans une obligation démocratique louable, la rencontre avec un peuple interrogatif de candidats partagés par la barre symbolique des 5%. Malgré le sentiment final qu'il s'agit d'un épisode important de la vie démocratique par le moment qu'il concentre de mise à plat de ce qui va ou ne va pas, principalement de ce qui ne va pas, nous voilà par les rhétoriques et les reportages, nourris malgré nous pendant les mois qui ont précédé cette date, de paroles d'espoir et de promesses de lavage de ce linge sale que nous portons encore en toutes occasions; social, économique, politique, pour en espérer enfin du propre. Un rituel vers lequel a convergé toute la palette de ce qu'embrasse le politique des rancœurs aux espoirs, de la fiction à la réalité, pour donner un résultat électoral qui ne fait qu'en lisser les excès. C'est une de ses fonctions, d'en construire périodiquement une nouvelle manière recevable et dite "consensuelle"; pas de faire des révolutions. Ce rituel cette fois fut particulier, car il a chassé la binarité installée. Avec un paradigme latent: y substituer les projections nouvelles de nos attentes.

Le jeu s'est joué pour y répondre par la restreinte des interprétations au seul factuel ; on voit ainsi toute appréciation d'une situation évacuer les filtres obsolètes d'avant selon les critères savant de la lecture technocratique des faits, pour vérifier les intentions des candidats selon un degré de vérité contrôlée par le jeu des différenciations programmatiques, en faire finalement la base discriminante entre candidats; pour arriver à un choix paradoxal qui n'investit l'avenir d'aucune certitude finale, et ne nous livre qu'à notre degré subjectif de confiance. Les votes portés sur l'aptitude des "partis de gouvernement", ont fait défaut sur ces bases : le degré de confiance...

Une deuxième jeu plus complexe, instrumente une lecture transversale de la fonction ; retrouver la garantie politique répondant à l'exigence éthique de cette confiance, perdue dans le formel. Cette catégorie de votes a repositionné la légitimité de ces mêmes campagnes sur la réintroduction préférentielle d'une demande d'éthique.

La décomposition des majors aurait une autre source que le seul sentiment d'inefficience, mais le besoin de confiance : la fabrication des consensus, en se voyant associé à une expression directe de l'opinion, s'est sur ce sujet renforcée. Ce qui a été particulièrement flagrant au sujet du cas F. Fillon. L'accusation des ténors lui faisant porter tout à coup la faute de la défaite, constitue bien un de ces dénie de réalité éthique dans lequel le "socle" Fillon a maintenu le poids de sa candidature contre eux; leur passivité est en cause à proportion de leur promptitude à se retourner contre lui; encore un signe qui a produit le dégagisme. Pourquoi ces responsables n'ont pas pris la responsabilité ferme et irréversible de le mettre hors jeu à temps? Ce qui les a rendus complices d'un inexplicable franchissement de Rubicon éthique accompli avec un cynisme peu commun : le dénie de sa propre parole, celle qui, par l'invention de complots et autres prétextes d'un dictateur qui s'ignore, le plaçait en coupable, selon ses propres prétentions à faire une intransigeante justice. Malgré les indignations profondes provoquées, le système général politique et médiatique a finalement bien absorbé cette manœuvre. La campagne a suivi son cours. Le peuple a donc tranquillement laissé passer cette caravane, vérifiant une fois de plus qu'on ne crédite de confiance que ceux que l'on estime et qu'on ne peut être inversement déçu par des gens à qui au départ on n'accorde aucune confiance.

Subsiste alors une certitude tenant en cette idée simple : une fois l'épisode électoral consommé comme rituel médiatico-politique auquel le bon peuple aura été convié, l'espace politique va se refermer comme parole publique et agitation, en laissant en suspend un certain nombre de traits ayant révélé les éléments de crises futures, mais voués à être dans le déroulement rituel classique, laissés pour compte. Une histoire de queue de comète en somme. Nous allons donc une fois les résultats connus, assister à

- La lente déstructuration des partis qui tenteront de se maintenir sans y arriver, ce qui n'a pas une grande importance en soi, et

- La recomposition du paysage politique selon des directions qui vont se confirmer il me semble à partir des signaux de mieux en mieux lisibles : l'exigence éthique, le déplacement des pôles de confiance chargés d'une capacité suffisante à parer aux difficultés à venir, vont accroître la distance entre le Eux et le Nous.

Il y a pour ça aujourd'hui convergence de moyens et d'exigences... Reste à savoir sur quelle longueur de temps et sous quelles conditions....

Nous ne serions donc pas à la fin d'un cycle enterrant le bipartisme, mais à l'éclosion d'une forme assez volatile de la consistance démocratique future, que la campagne a par ailleurs évoquée avec les referenda d'initiative populaires ou autres formules... L'installation d'une démocratie volatile, essentiellement se définira sur le temps long par le poids croissant de ce rapport direct à l'opinion, et un relatif et obligatoire gain d'autonomie, face aux problèmes fondamentaux qui ne seront pas pris en charge. Cette démocratie-là sera peut-être l'arme que nous aurons dans le futur, pour stopper les dégradations sociales qui vont inévitablement continuer d'être, en réinitialisant tout par la base... En partageant.

Les prémisses.                      Ceux qui auront plaidé pour une démocratie plus directe, un 49.3 citoyen, une constitution révisée ou une VIème république, nous livrent implicitement, au minimum les clefs d'une désadaptation de la représentation républicaine, sinon celles de son échec définitif. Le récit du moment pointe l'isolement ou la désinvolture, le désintérêt de la classe politique envers ce qu'elle-même appelle le peuple. Le point de rupture du lien que les citoyens entretiennent avec elle semble à beaucoup, atteint. Il aura donc fallu, pour en arriver là, que s'ajoutent aux effets lents et durables d'une crise de l'autorité de l'état les scandales très symboliques d'une disjonction de la classe politique d'avec ses devoirs. Est-ce pour autant la fin d'un mode de représentativité abouti et universel? Reconnaître en puissance une certaine obsolescence à notre organisation démocratique et en proposer une nouvelle remise en ordre, n'épuise pas le fond du problème. Ce n'est pas tant l'aboutissement de décennies de mauvaises habitudes de la classe politique arrivées à leur paroxysme qui nous y amène, qu'une société qui a bougé autour des politiques, en transformant la structure relationnelle que nous entretiendrons désormais avec eux. En mettant au passage un terme à la bienveillance dont le peuple faisait preuve à l'égard du charme discret de leurs tripotages bourgeois. Le retour en force du terme peuple lui-même, dans la rhétorique politique de campagne, est un indice de l'émergence de sa nouvelle puissance. Réformer ou repenser le lien fondateur entre citoyen et sa représentation apaisera sans doute les raisons conflictuelles de cette impasse ; mais le réviser équivaut à revoir une fois de plus et en amont un rapport qui dépasse historiquement la nature du pouvoir républicain, démocratique : le principe d'obligation. Il faut entendre par là ce qui définit les devoirs réciproques entre puissance d'un petit nombre constitué et accepté par la collectivité pour en assurer son fonctionnement, sa défense. À l'opposé d'un principe d'obligation fondé sur le droit divin monarchique, celui de la démocratie le transfert à la représentation temporaire et élective d'un peuple dépositaire du droit. En un mot, refonder le contrat que le mandant passe avec son élu, conçu comme un lien chargé de réciprocité. Une souveraineté populaire qui fait actuellement un retour en force. Un retour qui s'appelle: information en réseaux et par voie de conséquence, autonomie et réappropriation du récit social. Or la conception de la représentativité dont nous avons hérité mettait en jeu un peuple en voie d'émancipation et la nécessité d'élites qui s'y consacrent et lui soient dévouées, par conviction et culture philosophique. Notre histoire de la laïcité, de l'éducation, de la santé témoignent de l'action de gens qui, à leur époque, ont appliqué la force de leurs convictions. Évidemment, il serait difficile de trouver dans la technopolitique actuelle de telles figures. La rupture présente, inimaginable il y a peu, si elle n'est pas le résultat d'un choc des scandales, révèle t-elle un gain d'autorité dans les mains ce que par commodité conceptuelle et par conscience de cette nouvelle puissance, la technopolitique se remet à appeler le peuple ?

Une autonomie nouvelle ?...                 En réalité, ce gain de maturité culturelle et informationnelle imprévisible il y a vingt ans, bouscule et disqualifie les relations du peuple et du "système" telle que la rhétorique de campagne les entend. L'affirmation d'autres structures -en réseau- s'auto-réalisent pour devenir sans cesse plus puissantes ; au point d'aboutir à forcer indirectement les médias, à l'inverse de leur tendance naturelle, à contribuer presqu'involontairement à leur audience; le monde politique, organiquement lié à eux, prisonnier de sa logique marketing, voit ses vieilles habitudes se retourner contre lui-même, jusqu'au dénie d'un système qui a néanmoins toujours représenté sa raison d'être, dont il prétend vouloir sortir à tout prix. À un degré tel qu'il est probable que cette énergie des réseaux s'affirme comme la réelle nouveauté politique de ce début de siècle, en commençant d'ailleurs, dans les pays européens, par être le vainqueur invisible des campagnes.

Sans doute devons-nous ne pas nous tromper sur l'avenir de cette révolution discrète. Elle est sûrement appelée à se développer sur le long terme avec une efficience durable. Sans doute en vivons-nous le tout début, en regardant s'opérer ce changement de considération à l'adresse du "peuple". Sans doute enfin ne le voyons pas nous-mêmes, car nous en sommes déjà les acteurs évidents d'un univers qui nous paraît naturel. Le fait que je m'exprime comme tant d'autres ici de ma propre initiative et moyens, en comptant m'adresser à un autrui que je ne connais pas, fait de moi l'égal d'un élu, au moins sur le plan de la prise de parole. La multiplication des initiatives relativise donc la sienne, ne lui laissant comme différence que la part institutionnelle et pratique parfaitement respectable de pouvoir dont il est investi. Mais ce qui est important c'est que ma parole se trouve moins captive du poids de mon rôle institutionnel et ses dérives. Il se mesure surtout par plus de liberté dans le fait que je m'adresse à autrui en posant qu'autrui est Autre, i-e partie de cette continuité d'un réseau qui s'exprime sans intermédiation, sinon celle d'autres Autres encore. Cette confrontation s'apprécie mal pour le moment, où une campagne électorale survalorise le caractère institutionnel et pyramidal de l'instance politique. De deux choses l'une: ou l'on considère cette étape comme la réédition d'une invariance intemporelle, un axe supplémentaire de son expression, ou comme un épisode révélateur et porteur de signaux dont l'impact pour le moment, sur fond de crise, nous échappent partiellement, mais indiquent une potentielle rupture d'avec la nécessité d'assujettir le rapport politique entre citoyen et son mandant à une fonction organisationnelle institutionnalisée.

En conséquence de quoi, il est normal qu'aucun des candidats n'y réfléchisse à la faveur d'élans rhétoriques inscrits dans la fébrilité militante des campagnes, parce que tout vise le contraire; une forme de contrainte sur l'organisation institutionnelle pèse beaucoup trop sur les sensibilités politiques pour ça. Certains de nos dirigeants le sentent sans trop savoir quoi en faire, d'autres restent inscrits dans un schéma d'éternité de notre démocratie représentative, enfin d'autres encore le retranscrivent dans une "démocratie participative" qui se propose d'enrichir les vertus du statut quo des moyens numériques. Par contre si l'on y voit le signal faible d'une puissance de la multitude à laquelle Spinoza n'a évidemment pas pensé, son renforcement dans le temps comme contre-autorité plutôt que comme contre pouvoir, induit la question de l'ajustement de cette puissance à celle de l'institution.

Requalifier la démocratie par son principe d'obligation?                       Nous disposons maintenant d'une capacité réelle à avoir une réflexion collective, sur ce que j'appellerai la voie d'une " démocratie volatile" ... Nous sommes au seuil de reconnaître maintenant et sans doute majoritairement que notre démocratie, difficilement envisageable comme restant figée dans des procédures de la délégation ou de la représentation telles qu'elles existent actuellement, finira par agir sur ce système au point d'en inverser le lieu d'autorité, sans que notre organisation politique actuelle nous laisse envisager la persistance d'un jeu équilibré entre les deux. C'est au contraire un doute important à propos d'une incompatibilité avec ce qui compose le principe d'obligation qui se trouve là engagé.

D'autre part, le moyen terme a tendance à disparaître. Le long terme fait figure de promesse ou rêve incertain. La rapidité d'évolution des paramètres qui font l'avenir recèlent trop d'indéterminations. La temporisation justifiant une intermédiation quelconque entre les faits et l'opinion, pour accéder à une construction raisonnée et collective du réel, bute au contraire sur un lien d'immédiateté entre les citoyens et leur exigence politique. Une contrainte pour l'action politique en sollicitation constante de l'urgence, sans pouvoir imposer le recul du temps long, de la réflexion collective indispensable en temps de crise. Un vrai danger qui une fois de plus fait le lit du pragmatisme, donc du conservatisme, et nous éloigne sans cesse des urgences vraies, comme le dérèglement climatique. Encore une brèche ouverte au profit du populisme aussi. Tous les dangers nous guettent, mais aussi l'espoir que s'efface cette vieille conception démocratique d'un peuple qu'il faut guider et éclairer, tant le monde est complexe et donc difficile à comprendre; rengaine également obsolète, car bien au contraire, les évolutions de ce monde de la rente le rendent de plus en plus lisible : les riches continueront à travailler pour eux, les pauvres à sauver leur peau.

Nous voyons donc s'avancer un monde politique en crise parce qu'en crise relationnelle avec ses concitoyens, en crise avec eux-mêmes aussi. La technopolitique y a ses raisons avec ses fautes, telles qu'on en voit maintenant surgir les conséquences, populisme et démagogie. Le monde politique invoque actuellement le peuple d'autant mieux qu'il constitue potentiellement un censeur autonome par les nouveaux moyens qu'il pratique. Comme une crise d'adolescence mettant en cause l'autorité parentale, découvrant les limites d'une autorité censée être instruite des subtilités du réel, mais inefficiente. Car un sentiment revient en toute occasion et tue les messages messianiques d'hommes providentiels: ce monde les dépasse.

Un bienfait pour nos désirs de requalification de la démocratie. Celle qui en nous mettant au pied du mur nous oblige à la réflexion positive, à sortir de l'indignagnan-tion...