2:   petites tromperies et fin d'un monde
le principe d'obligation revu par la société numérique

Partie 2       février 2017

le principe d'obligation 

Petites tromperies et fin d'un monde

Matinée de Février, calme, douce et nuageuse. Derrière les vitres d'un café du 8eà Marseille, je relis les lignes qui suivent. Dehors pas loin et à l'écart dans l'angle de deux immeubles, un homme modeste immobile et simplement vêtu, tient à la hauteur de la taille un écriteau en carton où est écrit de sa main: "retraité dans le besoin". Le choix des mots n'est pas anodin ; plutôt inhabituel. Le petit homme regarde le sol. Autre indice d'une déchéance récente. Sur mes notes, je viens d'écrire en titre "indécence", celui que je donnerai au texte de ce matin, pour résumer ce que ce petit Landerneau politique replié sur son nombril nous fait découvrir de lui-même, en ce mois de février 17. C'est le mot qui m'est venu à l'esprit, et que la présence de cet homme confirme. La colère supplante l'indignation. Froide et rancunière, solidement ancrée, sans désarroi.

Par coïncidence, un hebdomadaire de philosophie me pose, derrière la vitrine de mon kiosque habituel, cette question: "Peut-on être bien dans un monde qui va mal?" ... Les nouveaux arrivants du monde de la misère croissent en nombre et diversité. Jeunes et retraités viennent compléter le paysage de la pauvreté que la tradition avait paisiblement installé dans les esprits comme la rançon de la condition humaine. Mais ces pauvres là n'ont soudain pas la même distance qu'ont avec nous les précédents; car ces issus du rang nous représentent et appartiennent à nos peurs, notre confuse appréhension de l'avenir: le déclassement. Alors, voir les tricheurs persévérer dans leur revendication d'un univers qui les mette à l'écart de tout, lois comprises, nous fournit une étrange allégorie de la politique; on y voit le visage gris et fripé de la décomposition du monde du double langage, de la démagogie, de la philodoxie, s'essayer au sourire de la probité, de la vérité et l'exigence de l'effort d'autrui.

Un bond du lamentable à l'indécent. Un tel contraste avec le chemin du précaire au dénuement que beaucoup trop de gens connaissent provoque lassitude et écœurement. Ce qui se passe tourne au carnaval. Un carnaval des Tartuffes, ou au minimum, des impuissants. C'est égal, cette dénégation de la légitimité de la justice et de ses représentants, développée par un Fillon pour s'affranchir d'une position de justiciable et s'autoamnistier de tout compte à rendre, justifier ainsi le reniement de ses propres promesses de départ en cas de mise en accusation, montre à quel point les hautes sphères se considèrent au-dessus des lois et surtout, ne conçoivent pas que ceci puisse cesser.

Mon travail m'amène parfois dans des pays plus ou moins lointains, où le niveau de richesse n'est pas celui de l'Europe. Tant s'en faut. Il y a là, "au naturel", une forme de pauvreté qui, livrée à elle-même, c'est-à-dire à sa capacité inventive à se trouver les moyens de survivre, se retrouve sur des standards qui se répètent, comme aider à se garer, ouvrir des portes, porter des bagages, etc. Cette forme de rémunération de la misère sans tendre la main, ou en avoir l'air, je la constate ici maintenant. Elle n'est pas l'affaire des immigrés. Cette invisibilité des pauvres se rappellent à nos regards sans exister pourtant dans la campagne, plus centrée sur ceux qui ont de beaux costumes que ceux qui n'en ont pas. Question d'audience, la pauvreté n'a jamais passionné personne. Elle n'est pas médiagénique ! Pourtant, cette forme occultée et silencieuse va s'inviter dans le temps en introduisant des ruptures politiques qui ne sont pas celles de notre culture des conventions.

Une nouvelle disjonction.           L'opposition artificielle droite - gauche aura géré depuis des années l'horizon définitif et éternel de notre culture politique ; bicamérisme, bipartisme, ont fini de proposer un équilibre conçu comme un rapport binaire en simplifiant sa gestion politique au point de la vider de toute substance : émiettée, effondrée sur elle-même, la non différence de tendances politiques minutieusement élaborées dans un souci de pérennité de l'alternance se sera lentement révélée au grand jour. Une caste, épanouie dans l'idée de la reproduction ad aeternam d'une démocratie considérée comme aboutie, invariable dans une forme qu'il suffit d'apprendre désormais dans des écoles politiques spécialisées, a pensé naturellement qu'il ne resterait plus qu'à convoquer le peuple pour lui faire confirmer l'éternité binaire d'alternatives convenues. Mais voilà, en n'opposant que de faibles variantes à un même surplomb de la transnationalité économique générale -mondiale- qui s'avère dans les faits la plus forte, le triste spectacle de ce quelapolitique doit au politique, s'est transformé ; la lassitude du peuple, sa marche encore invisible vers une sorte de démocratie des réseaux ne nous permet pas encore de mesurer la différence entre ce que ce droit non dit de l'économisme dégrade, et ce que les états ne peuvent plus réparer de cette destruction. L'accumulation constante des signaux de lassitude et d'incrédulité qui en relèvent rendent la crise actuelle mieux lisible justement parce que la nouvelle donne communicationnelle se renforce. Ce sont donc des moyens de diffusion qui au contraire de la concentration de l'information créeront la structure logique de l'ensemble des signaux, car cette faculté d'édition est atomique en étant individuelle. On ne peut imaginer d'échelle plus élémentaire de l'initiative sociale. Les grandes tribus vont essayer de le faire durer une binarité obsolète et définitivement révolue en se recomposant sur un schéma qui, depuis plusieurs années, n'est plus dans la tête des gens. La limite, la ligne de disjonction n'est plus horizontale, entre droite et gauche, mais désormais transversale, ce que consacre la redistribution des tendances et affiliation, changement de camps dans les partis.

Instabilité et brutalité politique ...             À vrai dire, ce qui lie les hommes politiques aux faits qu'ils décrivent ne m'intéresse que peu. Le même mouvement de recul prudent, que je dois à mon incapacité à entrevoir une substance quelconque susceptible de nourrir ce lien, me saisit inévitablement. Une difficulté qui me rappelle une réflexion de Lacan je crois, se demandant si finalement on ne faisait pas l'amour qu'avec soi-même. Les hommes politiques que nous avons sous les yeux donnent cette impression. Mais il y a plus grave. La nouvelle disjonction s'opère sur une fracturation de richesse et patrimoniale, avec un écart qui s'accroit sans cesse. Et qui risque d'être irréversible. La lutte des médias et de leurs journalistes ou débateurs vedettes, est saisissante de réalisme de point de vue anticipateur de la violence qui se prépare : l'une d'elle parlait à propos de l'électorat de FN de fascisme et d'une France coupée en deux. Comme s'il s'agissait de préparer une diabolisation des pauvres, qui investissent leur déshérence dans ce qu'ils croient les défendre. Ces gens qui déclarent la France coupée en deux se chargent tranquillement de fournir les couteaux. Les autres subissent ces jugements comme des condamnations liées à leur statut.

Ce lien à la réalité de position dominante est justifié par une fonction miroir, répondant en reflet à leurs désirs divers, qui abondent tous dans le sens de la conservation. L'effet d'une théâtralisation envahissante de la politique le dramatise, et la mise en scène fait diversion. Toujours est-il que derrière ces hommes, actuellement très marqués par leur configuration presqu'académique et scolaire d'une démocratie de forme, se lit en filigrane une déroute que la langue de bois bien apprise qui la restitue fait douter, leur ôte toujours plus d'audience. Car il y a fausse et vraie crise. Celle du miroir qui se brise n'est pas grave; les épisodes privilégiés que sont les élections comptent; mais pour eux, comme on le fait à propos d'une procédure nécessaire, tout ceci continue à être un rituel auquel se conformer. Avec cette conséquence que finalement, d'élections en élections, le dialogue échoue. Nous ne risquons par cette fausse crise qu'une petite déprime post-coïtale... La vraie par contre, c'est tout le reste, l'accumulation de tout; la disparition de la redistribution des idées politiques qui accompagne la perte de redistribution économique. Une dépossession sur les deux tableaux de ceux qui espèrent le plus: les gens modestes, confiants, honnêtes, mis à l'amende à la moindre petite faute, et qui voient la spéculation, la fraude financière, fiscale, les gaspillages institutionnels et les enrichissements personnels s'accumuler à l'écart du droit qui leur est imposé à eux.

Le premier paradoxe est pourtant là! C'est à l'occasion de lutte pour cette conquête du "pouvoir" ou plus modestement dit dans ce contexte de mondialisation, de conquête de la position suprême à la tête d'un état, que l'échec s'affirme. Les hommes qui luttent pour occuper la place ont amené avec eux ce qu'ils produisent depuis des années sans s'en rendre compte: la déstructuration transversale d'une dialogie héritée de partis constitués autour d'une philosophie de la société; une disjonction comme on l'a dit non pas entre partis comme avant, mais à l'intérieur des appareils. La voracité subie d'une homogénéisation du monde que les bons élèves de la politique ont intégrée, les a détroussés de leurs idées. L'ennemi qui était bien la finance, n'a pas distribué ses coups là où on les attendait. Dans ce qu'on appelle le débat démocratique, l'hostilité théâtralisée de copains-adversaires sortis des sommets de chaque "famille" rompt avec la situation des militants de terrain à qui on demande de n'être qu'un club de supporters, avec parfois ses ultras.

Le deuxième paradoxe complique tout, en renforçant le côté personnalisé des diatribes. Les affaires de quelques-uns additionnent un catalyseur de plus à la fabrication du compost politique actuel. Nous sommes alors dans le symbole, comme dans les fables... L'opinion, les gens communs vivent un conte extérieur à eux, à la société qu'ils espèrent, avec ses lots de trahisons, compromissions, réhabilitations, bannissements, soumissions, et autres ions négatifs qui nourrissent surtout les grands gagnants de cette histoire : les médias et instituts de sondages, mais enferment toujours plus les voisins-adversaires dans cette matrice commune de l'incompréhension de ce qui se passe. Cette personnalisation du "débat" porte à croire que les hommes agissent, et s'opposent. En réalité pour l'opinion, ils se disputent, se jalousent, se détestent ou se méprisent en se conformant à ce que leur dicte le cours des évènements; plus simplement l'opportunité. Combien avons-nous d'exemples dans les oreilles de discours blanc un jour, noir le lendemain? Ou en mémoire des injures d'un soir se transformer en compliments du lendemain !

Le troisième paradoxe n'aboutit qu'à l'énoncé d'un truisme: la fonction présidentielle, sublimée par les candidats eux-mêmes pour mieux se mettre en situation de nier au copain-adversaire la capacité d'occuper le poste en compétence et valeur intrinsèque, ne nous montre en face que des hommes dans la diversité -parfois la médiocrité- du caractère humain, sans plus; vu comme ça, tout devient tout à coup petit. L'incarnation de la fonction à travers l'homme qu'on devine prend le pas sur son message. Comment faire autrement, sinon être réduits à sentir les choses, et surtout savoir comment fonctionne notre chambre d'écho personnelle au discours de chacun? Le fait de rentrer en résonnance avec l'un plutôt qu'avec l'autre...Quel est le sens des choix que je fais ? Ne renvoie t-elle pas à une préférence éthique avant tout ?

Évidemment, l'intérêt des candidats, pour éviter les risques de débordement de la composante subjective, réclame de revenir sur le terrain normatif. Les "projets de sociétés" d'avant et maintenant les "programmes", sont revendiqués comme les outils de l'appréciation de chaque citoyen. Le primat de rationalité atténue le risque du phantasme. Chaque épisode électoral s'entoure pour ça d'un environnement notionnel. L'"offre" politique dont on parle comme devant se renouveler, ajoute un indice de plus d'une appartenance de la politique à la dimension des stratégies marketing ; en l'absence de fond. Certains mots d'ailleurs en remplacent d'autres; chaque campagne a ses chouchous: peuple a actuellement toutes les préférences. Les modes ne sont pas que pure forme. Pourtant, la politique conçue comme une offre rend la raison tributaire de cette subjectivité incontrôlable; l'offre s'adresse à nos désirs. Un paradoxe de plus; le peuple sait-il qui il est? ...

Stocker est arbitrer ...                     Une dernière remarque: des faits disséminés dans le temps et sans liens immédiats retrouvent toujours du sens, lorsque nous sommes conduits à les agréger pour reconstruire l'actualité. Les médias comme les réseaux sociaux sont un outil remarquable de stockage de ces produits anodins par lesquels du sens émerge. En particulier sur la versatilité de toutes sortes de conduites, de paroles, et témoignent en général d'un degré assez sophistiqué de l'adaptation des discours aux opportunités personnelles de carrière et d'approche d'un système de pouvoir. Cette dispersion du stock en réseaux devient redoutable, car cette idée très commune comme quoi l'actualité s'enchaînerait avec une telle intensité qu'elle ferait oublier les petites anecdotes, s'avère fausse. Le stock est là, son accès immédiat, et la classe politique a fait cette erreur commune de se croire de ce fait à l'abri. La campagne électorale nous en offre une belle illustration, et dédouane les médias de l'accusation de "trou de mémoire" qu'on lui fait souvent; les jérémiades des politiques ne visent pas les bonnes cibles et révèlent une belle ignorance: ce sont les réseaux qui pèsent et non plus leur influence personnelle dans les médias. Ce sont les réseaux qui stockent: Nous. Ce fut le cas de l'affaire Fillon. votre texte ici...