4:   la dimension éthique
de l'importance de la confiance

Partie 4 : Mai 2017

La dimension éthique




La primauté de la confiance                            Par principe, une règle organique naturelle attribut à tout mandat confié à qui que ce soit, un ami, un frère, un voisin, à fortiori un élu, deux dimensions non assimilables l'une à l'autre, et qui conduit à dissocier le champ de l'explicite, la règle, de celui de l'implicite, la confiance en l'autre; par extension à la vie politique, ces deux critères deviennent les constantes de tout mandat, quelques soient les bases du principe d'obligation. :

L'ordre du juridique dont le niveau constitutionnel et le droit définissent l'exercice en droits et devoirs de tout mandat, explicite et écrit, et renvoient à la conception de l'organisation sociale concernée,

L'ordre de l'éthique, relevant du seul degré de confiance en la probité de ceux qui ont revendiqué notre représentation quel que soit le modèle de société visé.

Cette seconde règle, universelle, non écrite et implicite, reste prédominante et peut revenir sur la gestion, l'interprétation conjoncturelle du droit.

Cette prédominance de l'implicite, invariable dans sa forme "naturelle" opère les ajustements de la règle, comme ce que nous pouvons en attendre de cette campagne, qui aura eu de ce point de vue un historique exemplaire. C'est justement la prééminence de cette catégorie éthique qui permettra à l'opinion d'apporter les nuances et réserves nécessaires à juger les cas d'espèces : une entorse à la légalité au bénéfice des administrés et du bien commun reste explicable et pardonnable sous réserve que le point de vue moral l'abandonnera à la sanction juridique seule. À l'inverse la corruption elle, est impardonnable, et n'est parfois pas épuisable par la sanction judiciaire, en débordant sur l'image de la classe d'appartenance des coupables. Ce qui a produit la rancœur actuelle de l'opinion, en regard des difficultés qui touchent tant de citoyens. Nous avons eu Cahuzac, cet archétype du mensonge. Balkany, celui du cynisme, les Tiberi-petites-tricheries, et un Fillon en artiste de la dissimulation.

Le cas Fillon Le cas Fillon, est commenté ici sous réserve de vérification judiciaire des faits et de l'objet réel de sa société 2F Conseils et ses conflits d'intérêts masqués; le personnage dans cette courte histoire n'est ni important, ni central. Le scandale véritable s'est plutôt constitué autour d'une démonstration de la potentialité corruptive du faible encadrement juridique du statut des politiques.

À ce sujet, on trouvera toujours et avant tout à toute colère une raison de bon sens, contenu dans un fait très simple qui me fait dire dans ce cas-là à moi-même (ce que les médias ont d'ailleurs souligné en creux dans leurs reportages) : s'il y avait eu du contenu dans les prestations de ces attachés parlementaires familiaux, les protagonistes de cette triste histoire auraient mis la somme de travail accompli depuis longtemps sous le nez de l'opinion. Rapport, dossiers, apparitions publiques, contacts, et le reste. L'opinion ne se serait pas trompée là-dessus. Nous n'avons rien vu, comme si nous, pauvres citoyens du commun n'avions pas à voir avec ces tricheries de l'aristocratie politique.

Et je ne crois pas au hasard ; en fonction même du cadre éthique décrit en amont, ce paradoxal défaut d'encadrement aurait du au contraire surclasser en importance la dimension exemplaire de la probité chez les élus. Ce qui veut dire que les élus eux-mêmes du fait de cette liberté auraient du s'imposer des règles de conduite allant bien au-delà en exigence, que ce que le droit leur impose. Invoquer la légalité est ici nul et non avenu. Leur probité, du fait de cette absence de contrainte règlementaire, aurait donc dû gagner en force, en valeur, puisque sous le seul libre-arbitre de l'exigence morale ; en l'absence de quoi et en mauvais usage de cette liberté, l'exemplarité escamotée a laissé le champ libre à sa contrepartie négative, en permettant aux cyniques et aux tricheurs de faire son exact contraire. Avec ce triste argument d'une tricherie légale.

De ce point de vue et par équivalence à ce postulat de réversibilité de la confiance qui absorbe une grande partie de la dimension éthique qui nous lie à l'Autre, la retranscription politique est une source d'hypersensibilité à l'honnêteté des politiques, d'autant plus en période de difficultés sociales.

Restent deux mystères, très politiques ceux-là, qui ne connaîtront leur solution qu'à l'issue d'une longue et fine enquête.

Il tient d'abord à une sorte de surdité d'une partie de l'opinion à ce que représentent ces faits. Comment expliquer l'opération mentale de dénie chez ceux qui, comme les autres, auront assisté au spectacle de cette supercherie ? Les stupidités d'usage comme le complot, le parti-pris de la presse, les manipulations de la justice n'ont très vite eu que peu de poids pour finir par s'évanouir. Je ne crois pas d'ailleurs que des manipulateurs aient eu pour objectif d'être crus. Je suis intimement persuadé que beaucoup de partisans de Fillon n'y ont pas cru eux-mêmes. Ce ne furent que des boucliers formels (argumentaires) destinés à assurer un fait sans doute plus précis. Soit un rapport affectif ou de proximité, soit un rapport d'intérêt. Les rapports de proximité étant négligeables numériquement, le "socle" repose alors sur l'intérêt (une classe d'âge, aisée et âgée qui n'a aucun intérêt à l'aventure, et penserait voir ses avantages disparaître, une sorte de pendant bourgeois au lepénisme?). Fillon ne se présentant plus alors que comme un vecteur, par ce message tactique délivré en toute conscience: "je ne vous demande pas de m'aimer, mais de me soutenir": autrement dit de passer outre les turpitudes du candidat, mais élisez-le comme le vecteur de vos intérêts. ...

Il tient ensuite à un dénie qui donne à réfléchir; sa famille politique prise de cours a vu s'écrouler tout ce sur quoi repose une partie de la crédibilité d'un candidat: charisme, probité, dévouement, humanité. Tous ces éléments sont tombés d'un coup, et la persistance de l'homme à s'accrocher n'a fait que renforcer et sa perte et l'enfoncement de la famille dans la profondeur abyssale d'un dénie irrécupérable, la rendant solidaire d'une insulte à l'opinion. Il ne lui resta plus alors qu'un seul paramètre jouable, qui consistait par là-même à exclure le candidat de sa propre candidature sans en avoir l'air: jouer Fillon comme simple vecteur d'un programme. Aucun choc perturbateur dans ce contexte ; dans son principe, le programmisme, ces oppositions de "programme à programme" -plumes contre plumes- invoquées comme les seuls facteurs discriminants pour arriver à faire des choix rationnels, et dont le citoyen doute qu'ils aient un jour une réalité, participe à la fermeture, ou à l'incapacité de poser des systèmes de références philosophiques, hors de la topique habituelle et allusive sur la liberté, le peuple, la démocratie ou autres. Qu'un tribun cerne dans ses adresses publiques les contours d'un engagement philosophique plus présent que son programme se verra taxé de romantisme, qui soit, plait à la jeunesse, soit ne nous mènerait qu'à la ruine.

La leçon est assez amère et handicape l'avenir. La dialogie des postures a remplacé celle des idées. Après donc un "ou gauche ou droite" perdu dans la dissolution de ses différences, un "gauche plus droite" prôné comme le dernier avatar de la modernité, attire ceux des philodoxes les plus expérimentés dans l'art de l'opportunité. L'attachement immodéré aux programmes des candidats a relégué leurs références philosophiques dans l'implicite. Or on sait ce que représente l'implicite dans notre contexte de communication: rien. En s'attachant aux détails de programmes comparables termes à termes au plus grand bénéfice de l' "offre" politique, la confrontation préalable des idées se trouve ainsi réduite au minimum, dans la mesure où elle renvoie de fait à un univers du rien. Même la rémunération universelle a fini ainsi par tenir d'un postulat technique et interne à la marche d'une société configurée dans le statut quo. D'où l'importance centrale de cet outil collatéral d'articulation de ces paramètres que sont les sondages.

Dialogie du "eux et nous"                          Face à ce sentiment de l'intérêt comme seul moteur qui prime en toute occasion, le renversement de l'opinion, ou plutôt son détachement progressif de ce qui nous mène dans l'impasse dans laquelle nous nous sommes déjà engagés, tient à des prises de consciences simples.

Elle opère un peu comme lorsqu'il s'agit d'arrêter de fumer. Les seuls exemples probants d'arrêt que j'ai pu connaître, venaient de la conviction des acteurs et non de l'assistance qu'on leur proposait. La métaphore montre qu'une situation de dépendance dont nous remettons le soin de nous en débarrasser à des éléments tiers est un échec. Arrêter par soi-même marque plus qu'une victoire de la volonté : une reconquête d'autonomie. C'est sans doute aujourd'hui une compréhension juste de l'impasse qui nous en prive.

Sur quoi s'appuye une "famille" politique pour épouser la cause d'un champion du dénie? Que pensent ceux qui nous tiennent un discours auquel personne ne croit, enchaînant dans une sorte de stéréotypie verbale les mots clés qui font pour l'opinion cette sempiternelle "langue de bois"? Qu'est-ce qui les a poussés à maintenir une brebis galeuse en risquant la perte du reste? La logique du "eux et nous"

Sur quoi s'appuye une autre "famille", dans le cas d'un candidat dans l'insuffisance notoire de moyens intellectuels aptes à convaincre, indépendamment de la valeur de ses idées, à être mis à l'écart et suicidé par son clan par détachements opportuns voire rancune des potentats de cette famille? Sur la logique du "eux et nous".

Sur quoi s'appuye une troisième famille pour cultiver son nationalisme et réactiver la vieille stratégie du bouc émissaire? Une logique du "eux et nous" beaucoup plus explicite que la simple identification: celle de l'exclusion, le nous s'opposant à un "eux" multiple fait d'immigration et de finance cosmopolite.

L'opinion a semble t-il effectué un découpage beaucoup plus simple et transversal, classant ces tentatives de différenciation dans une seule enveloppe, où eux préfigure dans sa généralité ce qu'est le "système" politique dans tout ce qu'on lui reproche: "Ils ne s'occupent pas de nous".

Cette dialogique n'est pas que circonstancielle, et traverse les époques. L'affrontement politique en est fait. L'insistance à distinguer le "le" du politique du "la" de la politique peut paraître candide mais marque une distinction n'est pas que méthodologique; elle relève de l'éthique fondatrice qui justement a fait défaut pendant cette campagne en renforçant la conviction de l'éloignement de la classe politique. Il s'agit là d'un débat aux origines antiques et qui n'a cessé de renaître de ses cendres depuis des siècles: les peuples ont besoin d'une élite éclairée. Nous sommes à l'époque de sa défaillance: s'en relèvera t-elle désormais? Concevoir ce rapport comme immuable en comptant sur la trivialité du vulgaire est aujourd'hui une faute politique. "Réinvestir" pour notre propre compte, être dans ce regain d'autonomie qui fera de nouveau de nous des citoyens moins dépendants de solutions que les technocraties politiques ou autres ne sont plus capables de nous donner est à notre portée. Nous en sommes là : amorcer une reconquête éthique, celle que j'empreinte souvent à travers ces mots d'Hannah Arendt : reconstruire autrement l'espace-qui-est-entre-les-hommes.

Les technopolitiques en œuvre, la politique de l'offre programmatique en période électorale se nourrissent encore de cet abandon qui est le nôtre. Les élites éclairantes configurent l'offre de "la" politique sur ce que nous sommes en fait. Nous n'exigeons plus de débats politiques, ce qui a pour conséquence ce que l'on voit émerger, sans que cela constitue en fond notre demande réelle, mais un détournement d'une illusion démocratique: le débat éclaire, mais en même temps justifie l'élite. Une offre de la politique qui comme dit finit par faire spectacle, sur la base de solutions paramétriques sans conséquences prévisibles majeures pour le statut quo. Ce que notre propension au confort réclame.

Politiquement nous jouons là, ensembles au XXIème, un vaudeville politique issu du XIXème (avec ses filiations maurassiennes et Action Française) pour son épuration de ses références philosophico-politiques, que nous vivons d'ailleurs à tort comme un bienfait. La révolution du XXIème se fait dans notre dos, pendant que nous cherchons la version moderne de celle du XIX - XXème. À nos dépends, celui de notre consentement par ignorance, omission que la modernité traduira par une autogestion individuelle non consentie de cet échec annoncé, sur lesquels se reporteront les abandons successifs des éléments d'un principe d'obligation liant les élus à leurs citoyens sur les bases des fondamentaux que sont : se nourrir, se loger, s'éduquer. En craignant que par individuation, cette autonomie ne se voit garantie qu'en fonction des revenus seuls, qu'elle n'ait qu'une dimension : celle qu'on puisse s'acheter.

Comment se lient ces éléments anodins que sont un retraité qui mendie, la haute finance, la corruption en politique et le réchauffement climatique ? Et comment, à partir de quand cesserons-nous de dissocier ces problèmes les uns des autres, les cloisonner pour l'apaisement relatif de nos esprits, alors que nous avons dans ces situations, un résumé de cette totalité qui fait le totalitarisme que nous risquons ? Il n'y a pas de conclusion à ce genre de réflexion qui ne semble lointaine, sous l'hypothèse que la réalité se construise par petits bouts. Je ne crois pas que ce soit l'attribut de la conscience d'en faire vérité ; ces petits bouts tiennent du compromis. Or tout se joue sur la base d'une volonté commune à construire ; un travail collectif dont les prémices, le doute, l'indignation, la colère ne nous mènent pas à eux seuls à percevoir collectivement les éléments de sa construction. En attendant les chocs salutaires et les impasses qui exigent que l'on casse son mur du fond.

Le politico-scepticisme ?                               Je me dis encore, à cette relecture, que le plus pathétique n'est pas là. L'incapacité absolue dans laquelle la classe politique qui s'amende pour mieux rebondir comme avant est de se rendre compte à quel point elle est elle-même moteur d'une crise durable, se révèle confondante. Une fois encore, les élus auraient dû, au nom de la charge éthique dont je parle, suspendre immédiatement un candidat incapable de s'expliquer sur cette faute morale et non juridique. Il a fallu que sur le terrain, la population violente les élus et militants pour qu'ils prennent la mesure du choc. Rien n'est venu d'eux-mêmes, et l'indécence de ce dénie confronte un silence à un autre : l'image d'un Tartuffe plus qu'aisé à celle d'un retraité dans le besoin. Une histoire grassement Balzacienne, bourgeoise et vieillotte.

S'il y a de mon point de vue un parti qui fait l'unanimité, c'est bien celui qui rassemble une majorité d'entre nous, citoyens, sous la bannière de la déception ; plus profondément sous le sentiment de la régression et d'une dégradation durable. Cette retraite du programmisme masque une absence de contenu, qui, au contraire d'un climat politique trop dense ou conflictuel, pointe notre état de crise. Comment croire que les diatribes du moment renvoient de quelque manière que ce soit au fond des enjeux politiques d'avenir ? Je sais qu'en toile de fond, une absence de capacité à maîtriser les problèmes de nos sociétés actuelles, renvoient eux-mêmes à une incapacité totale à les percevoir ; la classe politique n'a plus les grilles de décodage. En nous montrant par conséquent une incapacité à relativiser les petites histoires de la petite histoire, en les tenant eux pour de la grande, puisque la leur. Une fois encore, le vote par défaut de la plupart d'entre nous -si nous votons- gagnera. Faute d'adhésion à quelque contenu que ce soit, par élimination de ce que nous ne voulons pas. Sans plus ...

Lors de cette multiplication de débats branchés sur l'actualité du jour, les experts parlent d « offre politique » ; une terminologie empruntée à l'économie et au consumérisme. Comme elle ne peut exister comme produit, l'offre ne s'entend que par le programme. Encore une réduction sémantique qui entérine au mieux ce qu'est devenue, globalement, la conception de l'activité politique : gestionnaire et technicienne. Ce que l'on apprend dans les écoles d'administration, sous réserve évidemment, d'un système immuable. Surtout pas qu'il le fasse de l'extérieur, par des modes inconnus et inassimilables aux présupposés habituels... Adieu taux, paramètres et programmes !

L'ère du vide est là, et pour ça, l'offre politique finit, faute de mieux, par se configurer sur l'attente des prospects, là où justement les populistes excellent...

Les campagnes électorales n'enlèveront rien au scepticisme durable qui s'est installé. Une arme de plus au compte de l'autonomie nécessaire à redistribuer mieux que la conscience politique, un élément critique qui puisse identifier les gestes à la fois nécessaires et adaptés aux situations nouvelles. Pour affronter ce duel entre un peuple uni par une somme d'aspirations à une qualité sociale qui se précise, et ce qu'on lui demande au contraire d'accepter de subir de cette autogestion de la contrainte économique consumériste à potentialité totalitaire, même si le terme paraît actuellement outrancier.

L'ère du vide...                               Plus dramatique encore, cette absence totale d'outils intellectuels et conceptuels aptes à se représenter le problème politique moderne. Le surplomb économique obligeant les différences partisanes avouées à se fondre dans une identité de solutions ont produit à leur tour des éléments antinomiques au fonctionnement de notre bon vieil héritage bipartiste, faits de deux traits principaux: la spécificité partisane n'existe pas, et elle avoue une certaine impuissance à être protectrice, en installant le doute. Et l'inintérêt calculé -ou non- de la classe politique et ses héritiers pour ce doute ont des raisons d'être simples, avant tout culturelles; se préserver au prix d'un dénie, d'un monde susceptible de mettre son rôle traditionnel en cause. Cet isolement auto protecteur bourgo-balzacien, se complet dans la logique d'un changement conçu pour ne rien changer, d'une opposition au système qui tient au fondement existentiel du système, en tous les cas de sa plasticité fonctionnelle... Collatéralement, les formes transversales de clivage dans lesquelles nous sommes actuellement plus généralement pris sont celles de grandes organisations de tous types, dans une logique qui englobe aussi les structures organisées du politique: la relation en mutation des structures de terrain et celles de la décision coordinatrice, relation politique par nature. Sur ce principe et comme en économie, on pourrait parler de macro-politique et de micro-politique, de macro-décisionnaires et micro-décisionnaires avec un divorce réel entre les deux. Les campagnes comme celles de la présidentielle relèvent de la macro-politique. La politique de terrain relève de la micro-politique. Si la micro-politique a au moins l'avantage arbitral de la relation directe aux faits sociaux, aux administrés, relation qui en constitue la règle structurelle de base, on comprend que la macro-politique ne le soit pas, puisqu'elle s'adresse à l'opinion. Une activité qui pourrait être noble, sous condition de contenu. Ce problème, comme dit par ailleurs est millénaire, sur ce que la société doit accepter de s'en remettre à des élites de gouvernement, éclairées et bien disposées pour le service du bien commun. Mais comme un contre-argument qui se constate presque naturellement, le politico-scepticisme décrit en amont vient justement non d'un échec, mais d'un effacement de la différence d'aptitude reconnue à une catégorie de la population formée pour ça d'être dans cette position de sachant. Non qu'il ne connaisse l'articulation technique et économique de notre système général actuel et sachent l'adapter; mais au contraire parce qu'ils n'ont rien perçu de la demande en qualité de ce qui reste à inventer, et dont les signaux faibles, en coopération, en lien social, en participation et autres commencent à émerger.

Nous vivons donc malheureusement un retour contraire, où cet attachement aux offres et leurs traductions programmatiques ont quelque chose de pathétique face au désir de mieux, de respect du bien commun qui se vit à la base. C'est d'ailleurs au théâtre ou au cirque que l'on distribue des programmes ; même si la situation actuelle en a les formes et plus sérieusement si cet attachement des acteurs à nous les vendre mobilise toutes les énergies; manifestement les attentes de l'opinion tiennent à des éléments symétriquement inverses : y trouver derrière, en amont, l'expression d'une finalité qui n'y est jamais exprimée. Cette mésentente n'est pas une fatalité, ni un hasard. Elle tient non seulement à cette déculturation politique, mais à un court-termisme utile à la stabilité extrêmement fragile d'un équilibre social, sous contrainte de l'urgence : dette, déficits et chômage. Dans un contexte de l'accroissement constant des craintes qu'il occasionne, d'aménagements du réel toujours plus contraignants à faire pour ne toucher à rien: ne pas rompre l'équilibre. D'où les poussées conservatrices prêtes à oublier la malhonnêteté de ceux qui nous promettent la cristallisation sociale en l'état ... En clair, plus nous sommes en situation de fragilité plus les moyens d'action sont limités, plus ils sont limités plus ils se cantonnent au paramétrique, donc aux programmes qui les reflètent, en occultant par la place qu'on leur donne et leur bruit, la place d'une crise politique de fond qui s'installe. Nous sommes dans l'ère du vide.

L'idée d'un monde débarrassé de toute idéologie, instance néfaste et inspiratrice de toutes les errances passées complète ce vide de beaucoup d'inhibitions supplémentaires. Les idées sont un risque. Une manière de confirmer le socle d'un conservatisme latent qui ne tolèrera comme changements que des réformes, autrement dits aménagements compris dans les limites du bornage programmatique.

Enfin, cette conception que la politique s'apprend dans des écoles de formation d'une l'élite gestionnaire figure plus une conséquence directe d'un monde réglé dans la fonctionnalité que dans l'idée. Tout s'y apprend... Sauf cette créativité politique indispensable aujourd'hui.

Faire du paramétrique et ne s'attacher qu'à leur traduction programmatique ont donc naturellement aboli la dialogie trentenaire droite-gauche. Inutile de s'étonner que ce socle de conservatisme commun, format de base de ce "programmisme" de marché de l'offre politique ne soit plus que notre seul horizon.

C'est d'ailleurs de cette déconstruction du politique, que la fin du programmisme viendra. Il ne s'agit pas de prophétie mais de comprendre qu'à mon avis l'impuissance structurelle dans laquelle sont les gouvernements successifs de résoudre les crises majeures de l'endettement, des grands comptes sociaux et de leur capacité d'initiative économique, discréditera ce modèle technopolitique. Paradoxalement, la complication éthique qui traverse la campagne masque à son avantage cette crise prévisible et combien plus profonde et grave, qu'une question simple résume: les programmes répondent-ils aux bouleversements qualitatifs prévisibles de la société? Crise de modèle économique, de système représentatif, de redistribution, et de finalité sociale?

Cette situation assure la pérennité d'un présupposé simple et dominant dans nos sociétés actuelles: le système est arrivé à maturité et ne nécessite rien qui ne se pose en termes d'adaptations. Le secret d'une stabilité continue nous garantissant de toute surprise, bouleversements idéologiques et révolutions. Nus n'aurions donc plus qu'à contenir les dérives qui en exploitent les failles, sur le modèle d'un retour aux totalitarismes passés, où des crises économiques "cycliques", rançons d'un système éprouvé et sans conteste le moins préjudiciable de tous pour le bien commun. Calibrer notre vigilance sur l'histoire passée devient alors logique. Dans une telle perspective d'immuabilité des causes, nous ne risquons que les mêmes effets.

Or croire que l'histoire se répète ne fait pas obligation; c'est une commodité. Je ne partage pas cette idée répandue qu'il faille lire le présent dans le passé pour pouvoir envisager l'avenir. C'est une démarche potentiellement conservatrice, d'autant plus que tous les accidents qui ont coûtés cher à l'humanité sont survenus justement parce que de ce point de vue, ils n'étaient en rien la répétition de quoi que ce soit. La leçon des catastrophes du XXème ne constitue pas un capital pour notre XXIe. Entre héritage et son interprétation s'inscrit une nuance de taille: ce que nous en faisons à l'usage de notre désarroi, est symptomatique de notre situation actuelle. Nous serons donc vigilants, évidemment, à contenir tout mouvement et émergence de tendances politiques nous rappelant ces tristes pages de l'histoire passée, pour qu'elles ne puissent se reproduire, mais sans que ceci soit suffisant.

Voter comme seule issue ?                               Comment dans ce contexte, s'en remettre à une procédure qui demande -de temps à autre- au citoyen évolué que nous sommes, de se prononcer sur une confrontation de programmes qui ne répondent à aucune de nos questions sur la finalité sociale? En confinant l'essor démocratique dans le vote binaire de l'alternance, en pour ou contre des solutions bien en deçà des problèmes qui nous sont posés, nous avons rétréci la démocratie elle-même à sa consommation la plus superficielle. Nous consommons de la démocratie faute d'y participer. Même à l'occasion des présidentielles, la prolifération de libérateurs messianiques, parfois théâtraux, parfois vociférants, nous démontrant qu'il faut nous sauver nous-mêmes en votant pour eux -et leurs programmes- navigue sur la survivance de rêves trahis d'une république devenue sèche et peu protectrice; et ne nous dit pas grand-chose, sinon rien sur ce qui nous préoccupe, voire nous angoisse. Et les agitations des politiques aux portes des usines tiennent de cette promesse que l'on fait aux naufragés d'aller chercher des bouées en sachant qu'au retour il aura été trop tard.

Pourtant nos sociétés développées ne feront plus de révolutions. Surtout aussi timides et encore moins fascisantes à l'ancienne manière. Elles n'auraient aucun avenir. Nos états gèrent déjà très mal un changement paramétrique que leur inscription dans la logique de la tutelle transnationale leur fait subir ; croire que le grand capital appuierait des Pinochet locaux assistés d'éventuels Milton Friedman, n'est plus d'actualité. Les révoltes ne font pas révolution non plus, avec le risque de trouver leur sens amalgamé à la problématique terroriste, qui elle a des raisons vraies d'être combattue.

Nous payons en ce moment et à travers ce que beaucoup conçoivent comme une ultime étape avant un issue violente à ce blocage, le résultat de l'instauration progressive dans les esprits d'une économie devenue norme, en relativisant le rôle de la référence éthique en politique la concevant, comme je viens de le développer, sur le modèle de l'échange marchand. Ce qui devient assez flagrant, sinon totalement. L'abandon des états fait du citoyen une entité individuelle assez dépendante du système économique global, et à ce titre, fragile. Si le travail change de sens en conséquence et s'échange exclusivement contre de la propension à ne rien revendiquer quant à une quelconque émancipation par ce biais, la disparition de l'offre poussera le citoyen à n'être plus réduit à vendre sa force de travail mais sa capacité individuelle à optimiser une fonctionnalité productive : comme par exemple ce qui pousse les chômeurs à créer leur micro entreprise ; la dépendance se transforme alors en culture de l'innovation... Pour les mieux lotis. Les autres, ceux qui ne cherchent toujours qu'à vendre leur force de travail, perdront.

Car la croissance faite du travail intéresse-t-elle encore la rente ? L'effet de levier ne se jouerait plus sur l'effet de masse - est-il nécessaire ? - mais au contraire à terme sur une restriction bien gérée de l'investissement à haut rendement. Et si la croissance n'est plus qu'un argument, dans l'association d'idée assez mécanique comme quoi elle apporte de l'activité, qui elle apporte du travail, qui elle génère des emplois, il est à craindre que ce ne soit plus qu'un argument électoral à l'adresse de ceux qui perdent. Au moins pour une grande part. En ce sens, l'idée que la croissance ne puisse jamais revenir est insupportable, car elle signifie que les laissés pour compte le resteront. Il y a donc de tous côtés, un tabou sur la question. Et dans l'hypothèse de son éventuel retour, les conditions de productions garantiraient-elles une nécessité automatique d'emploi massif des catégories les plus désarmés? La tendance à la dématérialisation, à l'automation et à la robotisation peuvent la rendre très hypothétique. Comment alors obtenir une paix sociale durable, sinon reculer sans cesse ce moment-là ?