Que signifie l'abstention ?
Une histoire de liberté ?


L'abstention signifie t-elle une reprise de liberté, plutôt qu'une désaffection des politiques ?

Les élections européennes sont passées. Les abstentions ont été moins importantes et la poussée des préoccupations liées au dérèglement climatique sont entrées cette fois durablement dans le jeu des références politiques. Mais l'abstention reste quand même un problème moins civique que républicain. Se contenter de voter de temps en temps pour être un citoyen ne suffit à la plupart d'entre nous. Et l'abstention semble nous dire que la vie sociale, civile, est constitutive de la vie citoyenne dans beaucoup d'autres dimensions auxquelles la vie politique ne fait jamais écho ; les élections comme unique préoccupation politique et comme notre seul rapport au politique formalise ce que 68 en dénonçait : une arme des républiques bourgeoises. Républicaine, car derrière l'abstention comme réaction à ce rétrécissement proposé de la vie politique, se pose le statut de moins en moins clairement défini du parlementarisme. Là où l'on voudrait voir des convictions s'exprimer et se tenir clairement, se répètent inlassablement des renoncements d'opportunités en vue d'alliances électorales nouvelles. À peine sortis des européennes que les médias nous orientent déjà vers les municipales et les redistributions de clans au sein des partis pour de nouveaux positionnements. Où est le message dans tout ça ? Sommes nous censés suivre la vie des vedettes des tribunes comme celles des people du showbiz ?

Ce qui rend l'abstention résistante, c'est le vide des messages. Le rétrécissement auquel nous assistons ne résulte pas d'un repliement du monde politique sur ses conflits et préoccupations parlementaires, mais au contraire d'un déploiement autour de lui des modes d'appréhension et représentation du monde par les gens eux-mêmes. Ce monde est satellisé par ce fait, et persiste dans ses tautologies. Le monde change autour d'eux, d'une manière qui progressivement marque non une désaffection, mais une émancipation qui permet à une grande partie de la population de reprendre sa liberté, en quelque sorte.

Au sujet de la liberté, un postulat semble évident : une pensée libre fait un homme libre. Encore faut-il que, dans ce qui n'est pas une implication mais reste une équivalence, l'action puisse faire passer cette condition de la pensée dans le monde tangible, essentiellement celui des relations humaines qui constitue le tissu social. Encore faut-il que le tissu social soit réceptif, en tant que mécanisme collectif, à cette logique-là. Ce lien (de l'intention à sa traduction) n'est jamais expliqué, mais il se vit. Il fait pourtant l'objet de toutes les attentions politiques, dans le déclaratif, comme dans sa traduction juridique, la loi. Mais le tissu social évolue très vite sous la contrainte de ses inventions, celles de l'esprit, de la culture, de la science et des techniques. Penser notre liberté exige de réajuster ces paramètres complexes qui nous en apportent de nouvelles dimensions ou contraintes, et surtout de reconstruire en permanence la perception collective que nous en avons. Individuellement, nous en vivons tous les paradoxes ou contradictions, mais il faut bien nous les expliquer, et pour ça en faire un objet d'échange. La classe politique, par ignorance, n'a pas mesuré que ce travail pouvait être commencé sinon accompli par les citoyens eux-mêmes, avec cette tendance à les émanciper. L'histoire des gilets jaunes est bien plus signifiante à mon point de vue de cette reprise de liberté par apprentissage d'autonomie, qu'une simple histoire de pauvreté.

La véritable dimension politique commence d'ailleurs là, même si les institutions, les organisations sous d'autre formes, syndicales ou associatives pour le principal, ignorent la nouvelle mesure de cette autonomie. Dans ce process, la logique informationnelle a changé la donne. Pour ça l'opinion ne se constitue plus, et ne se regarde plus, ni dans l'institution politique, ni dans les organisations collectives. Elle n'en aura progressivement plus besoin. Ce que l'opinion demandera, c'est de la responsabilité protectrice du bien commun par le biais institutionnel, pas de l'éclairage sur la marche du monde. Les courants spontanés portés par les nouveaux modes constitutionnels s'en chargeront. Par effet d'agrégation conjoncturelle, volatile.

Le lien social Est en train de changer d'espace et de mode constitutif. Nous ne le savons pas encore complètement, bien qu'empiriquement la force de ces modes et à l'intérieur les "réseaux sociaux" soient omniprésents, comme reflet d'opinion.

La crise que connaissent les partis politiques actuels ne s'explique donc absolument pas, comme dit, par une désaffection, qui reste un montage représentatif médiatique, tactiquement protecteur de l'échec des politiques. Un élu de droite l'a récemment exprimée involontairement à propos de sa droite à lui ; il se demandait plutôt que de savoir qui l'incarnerait, ce en quoi elle consistait d'abord. Une très bonne question, qui en gros revient à se demander s'il ne faut pas être quelque chose avant de tenir un discours à son sujet et en revendiquer la direction.

Ce changement de conditions de la vie civile et politique citoyenne a concrétisé le vide de références de la classe politique, pour finir par condamner l'action politique dans son ensemble, par une pratique de la conformité inopérante, jusqu'à aboutir à ce que nous ayons aux commandes une association de techniciens pensant que les changements sociaux se résument à une gestion des mutations économiques et  l'adaptation paramétrique du pays au bon ordre de marche de l'économie libérale. La droite, la gauche partagent l'échec pour des raisons analogues, et les partis collatéraux et émergents connaîtront le même sort. Un vide référentiel du à une conformité inintelligible. Pourquoi? À cause de la large base consensuelle qui est visée à chaque fois, par le fait de l'activité électorale. Plus elle s'élargit, plus les intentions politiques se vident de substance. Un mécanisme simple et composite à la fois, qui conduira sans doute les partis populistes à connaître le même sort.

Ce que la société de l'information est en train de mettre en valeur, n'est qu'une formidable et invisible mutation des modes de construction des consensus. Un lien de causalité s'accomplit dans une boucle logique, entre stéréotypie, consensus et conformité. Il est, de mon point de vue, à la base d'une règle de proportionnalité entre l'échelle de l'opinion et la généralisation du discours. Chose flagrante en politique. Plus le discours est rassembleur, plus il sera global et vague, chargé des lieux communs d'usages et conforme. On devine pourquoi : d'un point de vue rhétorique, c'est une manière de séduire, d'un point de vue idéologique une manière de ne rien dire. Et plus le discours porte sur un sujet précis, voire technique, plus il sera clivant et sujet à oppositions politiques, refus de l'opinion. La technocratie actuelle nous le fait vivre tous les jours, en ne sachant d'ailleurs pas, sur l'autre plan et moins que les autres, être généraliste, conforme séduisante. Ça ne l'intéresse pas.

Ainsi se met en place une sorte de démocratie volatile, résultat d'une évolution parallèle des deux mondes, avec cette caractéristique d'inconstance, et d'autonomie naissante des formes de partage des préjugés. Avec des politiques ne pouvant ou ne sachant faire autrement, que continuer à agir comme s'ils fabriquaient l'opinion, sans se rendre compte que le marketing politique, la culture de "l'offre politique" les en éloigne au contraire. Expliquons-nous le flop du "grand débat" comme ça. Il n'est même plus à l'ordre du jour des médias les mieux disposés. De son côté, ce qui va traverser l'opinion, la manière dont elle va se regarder elle-même avec les moyens naissants reste à voir. Il est probable que l'inquiétude des dérèglements climatiques joue un rôle dans la constitution et les déplacements des consensus. Que la représentation du monde change dans l'explication commune de ce que devra être l'action politique et l'exercice de la responsabilité républicaine. De la représentation du bien commun, qui ne sera pas exclusivement ramené à une redistribution, mais à de la sécurité biologique et climatique dont il aura la charge. Mais pas par délégation. Par co-administration si l'on peu dire, du fait de ces mécanismes nouveaux de communication.

Une forme de dialogie s'est donc éteinte comme activité collective de production de pensée sur la liberté. La conséquence en a été un mécanisme simple et que je rappelle : l'activité politique depuis presque cinquante ans, n'a jamais révisé ses fondements théoriques. Les partis d'alternance idéologique comme le furent les partis communistes par exemple et leurs intellectuels, ont disparus. Hors de tout jugement de valeur, c'est un fait et la fermeture de l'opinion à des formes dialogiques de la construction du réel. L'opinion finit par refuser l'abandon de cette dialogie et les formes analogiques et allégoriques de cette même construction. Contre la philodoxie et la technocratie autoritaire, elle reprend la liberté de le faire, peu à peu.

Ce que l'on comprend à partir du moment où on se rend compte qu'un consensus fonctionne à l'inverse de ce que l'on croit qu'il est (un accord sur des éléments de qui font désaccord), e  considérant que le consensus est au contraire ce sur quoi les protagonistes acceptent de taire ce qui fait différence et acceptent alors comme entente ce qui reste, en quelque sorte, on comprend donc qu'en conséquence, compte tenu de leur marge d'action extrêmement faible, plus les politiques veulent convaincre une large base de l'opinion, plus ils seront amenés à s'exprimer dans l'articulation de la stéréotypie, du lieu commun et de l'évidence commune. Ce mécanisme récurrent, fatiguant de la stéréotypie et conformité politique a cette conséquence simple actuellement que cette conformité les isole et n'est plus supportable. La colère des gens arrive, renégocie les éléments écartés dans le consensus social jusque là en place. Et la perception qu'ils ont dans le réel des discours qu'on leur tient est sans cesse contredite par l'exercice de la pression économique que cautionnent dans les faits la technocratie.

C'est bien un problème de liberté que pose l'abstention. Ce sentiment que le futur prépare autre chose dans laquelle le poids du système parlementaire et la citoyenneté par le vote va se transformer. Le sentiment général d'un retour au vieil élitisme patricien dans sa version burgo-technocratique, qui signifie surtout une passation de pouvoir à des formes de puissance économiques supérieures, joue en ce moment beaucoup dans l'impression confuse qu'il faut se préparer à prendre directement les choses en main...

Alors comment transformer cette liberté nouvelle, qui, une fois l'intention de reprise en main plus explicite dans l'opinion, hors de la dimension que l'on voulait faire vivre dans le champ politique comme citoyen, risque dans un premier temps de rester là pour ainsi dire, sans emploi ? Une transformation des nouveaux modes de communication  seront-ils là pour nous ouvrir un espace de réemploi, en nous demandant en contrepartie beaucoup plus d'autonomie ? Les premières expériences d'agrégation spontanée en montrent des indices. Comment dans ce contexte, le lien et le consensus qui le scelle va-t-il être construit ? Comment vont s'adapter les "préjugés" nouveaux, dont Hannah Arendt disait qu'ils étaient parfois faux mais utiles à la communication entre les hommes, dans ce contexte volatile qui nous attend ?