sombres aphorismes
augmentés de débris épars d'idées noires

Sombres aphorismes

19/03/2014 12:02

Sombres aphorismes augmentés de débris épars d'idées noires

Il est un tabou répandu dans notre société éprise de rationalité : prédire. Malgré que la science des chiffres nourrisse d'abondantes analyses, si généreusement relayées dans les médias, je ne vois pour les conclure que très peu d'interprètes s'engager dans la prédiction, cet art si proche de la divination, la voyance et la cartomancie. Tout philodoxe qui se respecte s'interdira de le faire sous la raison logique que la moindre erreur lui coûterait sa crédibilité. Toute prédiction fait risque, tant est grande l'inquiétude qui nous pousse à ne vouloir gérer que les autoroutes du certain. Au prix d'un grand silence, moins dans l'esprit de ceux qui regardent, écoutent, en attendant tant de ceux qui savent, que de ceux qui parlent. Malgré ce, il m'est impossible de ne pas franchir ce Rubicon du prédictif, sans doute parce que mon imaginaire m'y pousse spontanément, que je n'ai de surcroît aucun besoin de me faire élire. J'aime ça et en même temps retourner contre lui-même l'art de déduire, pour en faire une production contradictoire. Déduire et prédire produisent, arrivent à construire la probabilité d'un événement, hors l'impérieuse exigence de la certitude : voilà comment je franchis le ruisseau. Pour une vérité dont nous savons tous deux qu'elle n'est pas un art rationnel. Puisque la construction se rend visible envers ce que la déduction occulte, j'aime rêver, soumettre l'idée que partager le rêve en collectivité représente la partie noble du politique. Ce me semble stimulant, et profondément dynamique, maintenant possible. Comment construire, si l'on ne rêve pas préalablement l'esthétique du résultat, si l'on ne se projette pas dans la beauté de la relation sociale ?

Je constate ce fait remarquablement désolant dans le quotidien : une opinion qui ne rêve pas, n'a pas d'opinion. C'est ce que certains penseurs ré-enveloppent dans individualisme, morosité, indifférence, causes sublimes et récurrentes du conservatisme. Je tiens en fait les individualistes, les moroses et indifférents pour des gens impatients d'atteindre un rêve commun qui les rapproche de l'autre, mais qu'ils ne trouvent pas, c'est tout. Une frustration qui engage les élites dont ces dérouleurs de commentaires font partis.

Ébats d'experts.                            Comme beaucoup d'entre nous maintenant, j'observe l'avènement des crises faire le bonheur de débats télévisés d'experts. Avoir de ce fait, explication à tout ce qui nous arrive. Voilà au moins des gens heureux, reconnus, chéris, aimés. Mais leur plaisir à dire n'efface pas cette inquiétude qui me suggère plus de questions que ces personnes n'en traitent. Discours prudents, généralités molles, engagements bannis par le genre... Objectivité conforme oblige. Ils sont là pour ne rien nous cacher, comme pour ne pas tout dire. Je le sens.

Pagaille.                                        Je ne peux éviter de mon côté, que chaque remise en ordre rebondisse sur des interrogations qui ne sont jamais les mêmes. Pour peu que j'ai la velléité de les remettre en place, d'y chercher une raison commune, je ne construis que des labyrinthes. Réfléchir devient déprimant. Penser rend triste. La même réponse s'affiche toujours comme : l'empirisme est notre sort final. Lill, ma compagne, a résolu le problème par une« nature humaine », qu'elle oppose à toute question trop invasive. Je ne sais pas si elle a raison. Quant à moi, je n'ai jamais su quoi faire de cette remarque, tant elle préfigure la quadrature du cercle. Amorce et conclusion d'un raisonnement sans perspectives. Il les propose toutes en même temps. Hors de mon entendement, de ma capacité à raisonner.

Les débats que je regarde, obligatoirement contradictoires -démocratie et animation télévisuelle obligent- font déluge. Je les suis avec application. De toutes mes forces, j'en espère quelques moments de clarté. Économie et emploi, économie et croissance, économie et mondialisation, économie et économies, valse viennoise et économie... Chacun y descend dans le détail avec la rapidité et la précision d'un pilote de chasse sur son objectif. Ainsi, les conclusions entendues éliminent la seule question qui m'intéresse : à quoi sert donc Économie, cette personne qui devrait nous rendre heureux ? Apparemment, elle est, c'est tout. Apparemment, les hommes l'admettent comme un fait du destin, hors emprise de leur conscience. Apparemment, continuer à penser le monde comme question de volonté, de mise en pratique, est hors de propos. L'économie ne peut être une fin, elle est. Le monde ne peut donc logiquement s'interpréter qu'aux seuls critères de ce qu'elle propose. Ses théologiens spéculeront sur la gnose, s'interrogeront et reviendront sur les dogmes comme dans un joyeux labyrinthe, dont la conclusion sera que pour en sortir, il suffit de trouver la bonne voie. Excellent : faisons comme ça ! Puis éviter avant tout de reprendre celles des crises. Tous les jours que cette économie fait m'apprennent que le réel lui-même serait sa substance. On le voit, c'est l'évidence même, l'économie règle le monde sous tous ses aspects, même les plus anodins. C'est d'ailleurs depuis que penser me coûte. La modernité a fait de toute valeur, valeur d'échange, nous le voyons. Rien n'émerge d'autre dans la praxis que sous cette condition. Alors ces théories nous expliquent-elles que les marchés soient ordonnés par l'inéluctabilité de cette locution mythique : valeur d'échange. Avec une main invisible pour métaphore, assurant elle, l'équilibre de la rareté, de l'offre, de la demande.

Croire...                                       Mais comment croire, c'est le mot, à l'invisibilité de ce que serait cette génération spontanée de l'équilibre? Croire revient à se convaincre qu'une métaphore organise la réalité. Et justement, comment croire à une discipline qui laisse chaque jour imposer à sa théorie la pesanteur de l'empirisme? Habillage savant d'occurrences, mettant en formules complexes ce que règle, dans la violence et par lui-même, l'échange? Fortune est une maline qui a caché dans la métaphore, la sauvagerie, l'accaparement, la prédation, la face invisible et noire de la théorique théorie. Il n'y a pas de main innocente. Je me sens triste et coupable de ne partager aucune de ces croyances. Je me console, en me répétant qu'il il est doux de ne croire à rien quand on veut réfléchir à tout.

Je ne suis pas économiste.                   D'ailleurs, faut-il l'être pour s'exprimer dans cette discipline? Sommes-nous sûrs qu'eux-mêmes sachent le faire ? La question se pose, à voir cette matière omniprésente travaillée par tous, d'une guimauve macro-poétique à un déterminisme incertain, aussi complexe et probable que la mécanique quantique, ne fournir actuellement aucune des réponses qu'elle génère en puissance. Au point que toute intention politique n'a d'issue qu'exprimée, retranscrite dans le champ économique qui lui est alloué. Le problème humain du chômage connaît ce même destin. La souffrance est évacuée par la problématique chiffrée de ses solutions macro-économiques. À vrai dire par l'ensemble des références techno-gestionnaires. Le constat de cet envahissement inquiétant mènera donc, quelque soit son mode d'intrusion, à la retranscription sous toutes ses formes de l'impact de la croissance, et la manière de la retrouver. Comme la clef de toute solution. La politique des politiques, dans leur rôle de décideurs souverains sur ces questions, existe-t-elle toujours ? Je suis de ceux qui pensent que non.

La dépendance à ce process est ce qui structure actuellement toute action politique quelle qu'elle soit. Les solutions Keynésiennes par moment évoquées par référence à une époque de crise passée ne le sont plus du tout, en face des dettes souveraines des états concernés. L'emprunt ne paie plus les investissements, mais les dérives de notre addiction à cette dépendance. Sa composante majeure, l'état de croissance va-t-elle revenir dans des proportions telles, qu'elle efface ce qui nous met en crise ? Je suis de ceux qui pensent que non.

Usure, fatigue et pauvreté... Conscients et avertis depuis fort longtemps des éléments qui nous poussent dans cette direction, les élites avouent dans les faits une impuissance qui s'explique. Là, interfère la crise avec le peu de « productivité » idéologique pourrait-on dire, de nos démocraties actuelles. Arc-boutées sur le principe du renouvellement électoral, de la sanction par les urnes de politiques qui ne prônent tous, dans le même registre de solutions économiques, que des différences dans la nuance, les élites dont le jeu se brouille, assimilent des oppositions qui se voudraient politiques à une gestion assez pauvre de ce qu'attend le peuple en matière de mieux. Cette rivalité entre une démocratie appauvrie de ses conflits idéologiques au vrai et bon sens du terme, et la contrainte marchande, la désarme d'autant plus devant une économie qui n'est plus sous lisibilité politique. L'usure, la fatigue vont-elles aboutir à une inversion de sens, face aux conditions prévisibles d'inquiétude et le désir de stabilité qu'elle implique ? Produire de nouveaux rêves comme seule issue à rebondir sur l'espoir de modèle nouveaux autoriserait-il des utopies sans rupture ? Je suis de ceux qui pensent que non.

Inquiétude et prédation...                    Si alors, à un moment que l'on ne peut prédire, cette hypothèse se vérifiait, qu'un pic de crise supplémentaire comme les risques s'en font sentir, survient, nous connaîtrions une issue d'autant plus radicale que l'éclatement d'une bulle financière, une crise bancaire, une pénurie progressive des ressources alimentaires ou d'énergie parmi d'autres, ou une convergence de l'ensemble, auraient tardés à venir. De toute manière si rien n'y oblige, ce n'est pas vraiment mettre les choses au pire. Le sentiment général d'inquiétude, qui se fonde sur la fuite d'une croissance salvatrice en cache une plus sourde, constituée elle de cette impression mal expliquée, que la fin de quelque chose se joue, sans que nous sachions ce qui va s'y substituer. Ce modèle, n'est pas usé, il est simplement à maturité de ce qu'il a toujours été et ce pourquoi il a toujours été en auto-structuration : la captation des richesses. Il n'y a plus de cent familles dans une nation, mais moins de par le monde. L'économie, l'autre, le constate. Nous aurons beau nous rassurer, des tendances lourdes nous disent : le paroxysme final est là. Quel figure prendra t-il ? Saurons-nous le contourner ? Je suis de ceux qui pensent que non.

Dérives et diversions...         Lente et progressive décadence d'une décroissance imposée... Nous savons de quoi seront faites les pénuries et les dégradations d'une nature que nous voudrions bien, hélas, voir conservée dans cette image idyllique et romantique qui nous réconforte. Nous la voyons disparaître et condamner notre appétit de biens, alors que nous nous regardons clamer « durable, durable ! » pour en retarder la fin. Croire que le durable est une garantie d'équilibre, frise parfois la stupidité. En face de la nécessité, le durable démissionne. La crise elle, n'en sera que plus durable, amortie. Rien de mieux que cet immuable changement, cette garantie de ne pas subir -en idée- l'angoisse du lendemain. Pas de révolution, les plus pauvres mourront à l'écart, dans les règles de la continuité de la misère, à l'échelle d'une programmation de l'inéluctable. Que l'endettement ne soit pas une faute gestionnaire, mais le fruit d'une lente érosion, celle de la fatigue d'un principe politique libéral usé, fourvoyé dans la norme, le règlement, la légale autorisation de tout jusqu'à la suradministration crispante de ce qui reste, n'aura rien d'alarmant en soi. On m'a dit qu'il y avait sept cents agents administratifs dans l'Athènes antique ; la modernité offre tellement de moyens supplémentaires ! Un point de vue nouveau éclaire simplement l'insistance de la philodoxie à ne regarder qu'une mauvaise gestion des responsables du moment, que pourra donc réparer l'alternance. La dette n'est plus un péché, mais une contradiction plus ou moins gênante. D'ailleurs les pays les plus endettés ne sont-ils pas ceux qui sont à la tête de l'économie mondiale et s'en dispute la mainmise ?

L'alarmant n'est pas dans ce conflit : si je regarde les cartes, celles du monde, je verrai qu'elle prend d'abord le triste visage de la faim, celle du pillage ensuite, qui loin d'être une faute humaine prendra progressivement la figure affreuse à voir d'un résultat de pénuries prévisibles, réservées au profit exclusif de l'appétit des mieux armés. Car les plus forts sont ceux qui s'endettent le plus pour continuer à capter le plus des ressources que nous devrions nous partager. Il n'y a pas d'erreur à l'accepter du point de vue l'omission bien gérée de la libre initiative. Ce mot veut-il dire quelque chose à l'heure des forteresses mondiales ? Allons-nous vers une division insupportable du monde ? Je suis de ceux qui le craignent.

Tyrannie et automation...               Il est aussi un élément moins palpable, qui derrière les alertes qui s'appuient sur la dénonciation concrète des misères immédiates représentent les contours encore flous de la contrainte, la coercition, voire la tyrannie. Je pense souvent à cet instant, à ceux qui devinant confusément les dangers avenirs du national-socialisme, n'étaient guère écoutés. Il y aurait, dans la crise de la pénurie, plus que le danger des révoltes de la faim comme un esprit imaginatif pourrait le concevoir : une impasse dont nous-mêmes, les mieux armés pour exploiter la planète à notre profit et selon nos règles, ne saurions sortir qu'au prix de la mise en sommeil de notre propre éthique, par un retour sur notre morale universaliste et pour ce faire l'adhésion à des systèmes politiques qui le mettent en œuvre. Saurons-nous éviter cette perdition ? Je suis de ceux qui pensent que non. Tout se joue sur les substitutions, ensemble d'idées qu'il faut avoir pour pérenniser l'idée d'une suite favorable. Dégressivité de l'exploitation des ressources permettant de prolonger leur disponibilité sauvera le modèle. La croissance retrouverait un souffle, une manière nouvelle. Ce retournement exclut la réparation, qui elle restera dans les comptes comme profits et pertes. Et il n'y aura sans doute pas que de la matière, dans cette comptabilité, mais de la faim, de la maladie et des larmes. Le Krach de 2030 est si près... D'une certaine manière, nous avons dans les objets futurs qui nous environnent des ennemis. Outre le fait 'ils demanderont toujours plus de tout pour leur fabrication et leur échange, qu'il est illusoire d'espérer trouver un mode optimisant ces coûts écologiques, il est un autre risque, invisible du commun que nous sommes mais bien réel et dénoncé déjà par un petits nombre de spécialistes. Les objets intelligents réinventent progressivement une forme tutélaire de capitalisme, basée vraisemblablement sur le principe de la gratuité indirectement rémunérée. Le principe en serait simple : tout objet étant connecté et rassemblant des données sur l'utilisation que vous seriez susceptible d'en faire en même temps que son usage direct, aurait un autre usage, dont vous ne seriez pas maître, mais qui aurait pour fin, pour les abonnés aux données qu'ils enverraient, le traçage et le profilage de ce que vous êtes. La rémunération d'objets technologiques aux coûts de productions toujours plus bas, ne serait pas le prix que vous payeriez, devenu inintéressant, mais la possibilité offerte en retour de votre part d'exploiter vos données personnelles afin de surveillance, disons-le comme ça. Nul besoin d'avoir une imagination débordante pour voir qu'une double frontière est franchie : celui de la préservation individuelle du territoire personnelle comme identité, puis de la forme mercantile, abstraite de toute forme d'échange fini, direct, pour une permanence de la dépendance à un système. Cette forme, sans commune mesure avec le capitalisme d'accumulation actuel, organiquement distinct du territoire politique même inscrit avec lui dans un rapport de puissance, serait un capitalisme directement politique, puisque se substituant à la gestion des individus, sans le recours nécessaire à l'intermédiation représentative, ni les formes doxales de la démocratie. Qu'adviendrait-il de la force du débat, de l'incertaine cristallisation des consensus, des rituels et des craintes elles-mêmes, si les réponses nous étaient progressivement données toutes dans ce monde certain d'un profilage personnel ? Quelle serait cette épanouissante liberté payée du prix de la tyrannie de la certitude ad aeternam ? Ou au contraire, par un détournement de ces formidables moyens, le peuple autonome pourrait-il être sa propre instance, producteur direct ? Ou est-ce une fausse question ? Verra-t-on la fin de la philosophie politique, par laquelle puisse se ressourcer la société, montrant l'image de ses évolutions profondes, grâce, comme l'accrédite l'interprétation commune, à des penseurs, des hommes éclairés et plus conscients que d'autres ? Ou plutôt croire que par eux, se rénovent et recomposent les mythes qui les traversent, ceux qui constituent l'invariance des sociétés humaines ? Comment sinon le grand récit se recomposerait-il, si la magie des narrateurs de vérité se diluait dans le récit nouveau des réseaux ? Ceux qui très tôt ont dénoncé le risque de la dépendance technologique, ne pouvaient l'avoir vu sous cet aspect, mais conservent sur le fond le bénéfice de leurs craintes. La dépendance serait toujours là, mais avec quels artefacts en contrepartie ? La liberté, ce bien acquis non seulement de consommer comme on veut, mais celui de vouloir tout court, celui de pouvoir à tout moment de la capacité à exercer le plein pouvoir de sa volonté, serait-il aussi facilement dérobé au citoyen épris de ce bien ? Ou verrions-nous là une réédition du principe de d'obligation, dans une version obscure et non institutionnelle, non constitutionnelle, où les mandataires ne seraient pas connus ?

Le conflit paradoxal...                    Il est sans doute trop tard pour rénover le vieux débat sur la perversion du libéralisme que constitue le capitalisme. Il est assez évident que le monde de la fabrique d'A. Smith n'a plus grand-chose à voir avec l'organisation transnationale des productions d'objets par millions, de manipulation des marchés et de la confection savantes des bulles. Les présupposés idéologiques liant le libéralisme et le capitalisme, en principe difficilement compatibles, mais demeurés en même temps assez flous pour fournir la caution nécessaire à la prédation, ont permis au second de s'accomplir avec ses propres règles, lui assurer une légitimité nécessaire. Il n'y a pas de trahison là-dedans, ni même d'ailleurs de perversion, mais sans doute le dépassement d'une vision condamnée par ses propres présupposés. Il n'y aurait pas dans ce cas-là, de libéralisme humain capable de contenir la prédation.

Silence et divination...                Accordons nous sur le fait qu'il faut être devin pour prédire l'avenir. Voilà pourquoi ces mêmes experts ne nous l'expliquent donc jamais. Il ne s'agit évidemment pas du même métier. Doutes, incapacités, surabondance de paramètres ; impossible de construire des hypothèses, ne serait-ce que probables. Les seules voies possibles sont des impasses. Quelques lumières à l'horizon prédisent, alertent, alarment. On se bat sur l'interprétation de mécanismes complexes, monnaies, taux, dettes, inflation, et des conclusions opposées, comme s'il n'y avait qu'un système possible ; celui dans lequel on se débat. Dans l'ignorance d'un monde qui passe, sans envie réelle d'entendre, en concédant que les devins ont parfois la chance de tomber juste. C'est tout. Ces théories ne nous permettent rien, nous condamnent à l'interprétation. Pas à l'intelligence. D'une manière générale, la tendance aux commentaires sans fin de nos malheurs, déroule sous nos yeux son catalogue d'images. Par touches légères, rapides, le vingt heure nous distrait en lui donnant de belles couleurs. Ainsi, le monde en s'interprétant, s'ignore-t-il. Jusqu'à l'anesthésie. Voici l'humanité, surinformée sur elle-même, qui ne sait quoi faire de son sort. Sinon persévérer dans ce qu'elle sait faire. Produire pour échanger, échanger pour assouvir, assouvir pour désirer, désirer pour inventer, inventer pour produire, produire pour échanger, échanger pour assouvir... Avec la déception comme résultat, la valeur se perd dans l'échange, parce qu'elle ne s'échange pas. De l'échange naît le besoin, c'est tout. Du besoin, l'échange utile aux hommes. D'où ce dogme simple : la croissance est inéluctable traduction de l'échange, puisque nos besoins ne font que croître. Alors il faut interroger cette inéluctable pulsion, que nous transformons ainsi en économie. En faire une transcendance, comme celle que le dogme nous présente : aller de l'avant, telle est la nature humaine. Un avant sans savoir où. C'est à ce moment-là que l'on nous propose de regarder en arrière, puisque là aussi de toute évidence, c'est dans le passé que se lit l'avenir. S'ils ont toujours accumulé, été productifs et industrieux, aucune loi humaine et divine ne s'opposera à l'accomplissement naturel d'une suite. Fortune y veille. Et l'intérêt, chez les hommes, de réduire cette transcendance à la valeur d'échange.

Appétit et restrictions...                Il faut dire que l'examen attentif de ce qui nous guette rend les voies de l'optimisme si légères, qu'elles ne paraissent pas sérieuses, peu crédibles en tous cas. Se convaincre par de maigres raisons, que l'humanité rebondit toujours, pourrait nous redonner le sourire. À la manière de celui du chat d'Alice, notre optimiste resterait suspendu dans le vide. L'information, têtue, s'accumule, résiste. Nous sommes bien sur la voie glorieuse de notre malheur. La fin des ressources que notre savoir-faire exploite, s'approche. Celle de notre science arrive, pense-t-on, qui va pourvoir à cet épuisement. Mais avec un panier vide. A croire que la science est un miracle, arrivant là pour se conformer à nos croyances. Les mots de savants feront chanter nos lendemains : génétique, nano, le durable en tout. Mais la science a son minerai. Et les scientifiques s'en mêlent. Les vieilles chimères malthusiennes renaissent sous d'autres formes. Les rapports et leurs polémiques nous rappellent à l'ordre de cet équilibre, qu'un Ricardo traitait en son temps, entre démographie et besoins. L'histoire n'est pas nouvelle. Les magazines de vulgarisation font écho, emboîtent le pas, dressent des bilans. Les politiques en retiennent ce qu'ils pensent compatible avec l'économie de marché, c'est-à-dire pas grand-chose. Les solutions prescrites dans ces limites-là, ne posent pas le problème à terme. Une sorte de philodoxie écologique...

Les revues de vulgarisation, friandes de ces bilans qu'elles résument en histoires simples, accessibles, sonnent souvent l'alerte. Avec cette réserve prudente d'usage, laissant à notre guise l'espoir de contre parties positives. J'en parcours un, grand public, vieux d'un an déjà[1]. J'apprends qu'avec 88 éléments chimiques, la nature a fabriqué 4 000 sortes de minéraux. Jusqu'ici, l'habileté, l'ingéniosité qu'ont mis les hommes à accroitre le rendement de leur production, de l'extraction des ressources minerais et plantes dont ils avaient besoin, ont toujours fourni une alternative à l'épuisement des ressources qui les guettait. Mais le seuil limite, cette fois, semble être atteint, sans que nous ayons comme par le passé la même capacité à dépasser ou compenser une pénurie progressive par de la productivité. Or, un choc violent nous attend, entre celui de la croissance exponentielle de nos besoins et le tarissement de nos extractions. De nombreux experts ont calculé qu'un pic de production pétrolier atteint en 2006, le serait sans espoir d'être dépassé. Nous sommes entrés en période de raréfaction de nos ressources pétrolières. Ces nouvelles en soi assomment l'énergivore que je suis, comme tout un chacun. L'article en rajoute : tableaux, graphiques, citations et avis d'experts. Inutile de résister. Ce sera comme ça, pas autrement. D'autant plus que tous les minéraux, nous disent certains scientifiques, seront progressivement concernés. Nous consommons plus de pétrole que nous en découvrirons désormais. Il ne faut pas exclure la perspective de coûts exorbitants de ce qui fournit encore les trois quarts de notre énergie dans le monde. Toujours selon ces sources, nous allons passer d'un mode d'extraction sur gisement, à notre « barrière minéralogique », un mode d'extraction à partir de la roche elle-même, à la manière du gaz de schiste. « C'est bien simple : à l'échelle du globe, il faudra pouvoir extraire dans les vingt ans à venir plus de minerais que durant toute l'histoire de l'humanité » dit Bryan Skinner. Ainsi de suite ? Pour le moment, sans préjuger d'une évolution future, découverte de gisements ou modes d'extractions nouveaux, l'état des lieux confirme que 26 éléments peuvent être l'objet d'une forte pénurie. Pourtant la liste se compose de si jolis noms : cuivre, europium, terbium, yttrium, antimoine, phosphore, hélium, dysprosium, néodyme, rhénium, rhodium, platine, uranium, or, zinc, indium, technétium99, hélium3, puis argent, germanium, béryllium, scandium, hydrogène3, tungstène, gallium, tantale, niobium. Les stratégies de substitutions ont, ou auront leur limite. Il nous faudra, souligne l'article, nous reconvertir sur les éléments les plus abondants. Exemple : le fer, l'aluminium, le silicium et le magnésium. Serions-nous privés un jour de téléphones portables ?

Ignorance et lamentations...            Il y eut bien le rapport Meaddows. Une histoire qui dure depuis 1973, le temps que l'histoire donne pour que nous observions certaines hypothèses se vérifier. Malgré les polémiques qui leur opposent la vertu réparatrice de l'économie. Réalité, ou conviction renouvelée que la main invisible des marchés fera les miracles attendus ? Drôles de guerre, entre ennemis qui ne se voient pas. Drôle de drame, où la pénurie arrive par l'abondance. Que croire, si les dieux sont partis ? Une vie d'orphelins sans espoir d'adoption, nous obligerait-il désormais à ne compter que sur nous-mêmes ? Ne pourrions-nous pas nous faire adopter par Fatum ?

La convergence des risques se précise. Le manque de ce qui nous assure notre confort consumériste n'est pas seul en cause. D'abord, pénurie par rapport à quoi ? Notre renoncement à certaines formes de consommation, l'abandon de nos modes actuels de vie pour faire simple, ceux justement que les pays dits émergents adoptent à leurs tours, y feraient-ils quoique ce soit ? Notre nombre à lui seul deviendra le vrai problème. Comme nous nous empêcherons de leur barrer accès à ce dont ils rêvent, d'accéder à ce qu'ils ont vu faire notre bonheur, aucune raison légitime ne nous autorisera à censurer leur course à l'abondance. Et pourtant. Le nombre, les ressources et le partage des richesses, convergent. Le système tel qu'il évolue, aura bientôt produit plus de pauvres qu'il ne peut en tolérer. Que ferons-nous pour eux ? Que feront ceux qui peuvent faire ? Que feront les pauvres ?

Échéances et obsessions... On se dit alors : il arrivera bien un moment où de superbes raisonnements, construits comme maintenant, sur de beaux enchaînements de principes rationnellement justes, selon les lois de la logique, au moins rhétorique, ne pourront plus opposer une réalité fantasmée à l'autre, la dure. Excluant par leurs présupposés cette part du vrai qui nous menace, prouvent-ils de ce fait que leur réel soit conforme ? Le réel, lui, n'exclut rien, ne fait pas d'impasse. Et Lill de me répéter : « tes lectures te rendent triste, ça devient obsessionnel, tu devrais arrêter ! ». Je le fais. Le temps de la journée qui reste. Et le cycle de l'inquiétude reprend son cours, parce que le refus de l'ignorance désempare. Celle qui construit si bien de si beaux modèles, qu'on finit par les voir comme une réalité qui reconstruit l'autre pour ne pas la voir. La croissance, après laquelle justement nous ne cessons de courir, me semble tenir moins d'un délire, qu'être attachée à cette fonction logique. La croissance mythifiée devient une croyance, à laquelle il faut adhérer. C'est peu. J'écoute : avec cette impression que les prêtres y croient eux-mêmes de moins en moins. Serons-nous sauvés par cette pierre philosophale de l'économie, la réinvention perpétuelle de la discipline?