sur mon banc de pierre
proximisme et conditionnalisme

Comme toujours, sur son banc de pierre face au sud, dans l'atmosphère encore fraîche d'un jour finissant de la fin mars, François Normal réfléchissait, sans autre prétention que de se construire une représentation logique et autant que faire ce peut rationnelle de l'avenir. Par avenir, il entendait ce qui peut nous permettre de trouver une issue à l'impasse qui agite les opinions dont il fait partie.

Le monde apparaissait de moins en moins peuplé de sceptiques, d'indifférents, et de plus en plus de ce qu'il appelait les "angoissés" par ce qu'il se profilait à l'horizon. Les alertes des scientifiques ne nous laissant aucune marge de temps, généraient en effet une forme nouvelle de pression, et leurs arguments nous rentraient dans le cerveau comme un coin dans nos troncs bien tranquilles. Entre effets négatifs de notre développement et plaisirs personnels, la balance penchait maintenant nettement dans le sens "coupable".

Mais ce n'était pas tout... Le monde demandait des solutions et personne n'en avait. Les diagnostics étaient parfaits. Les responsables politiques les enregistraient en demandant des délais, ce qu'ils font d'habitude quand ils ne savent pas quoi faire.

- "notre avenir doit s'imaginer" se disait à lui-même François.

"C'est sûr, mais pas n'importe comment, la matière est complexe, diverse et difficile à traiter. Et nous avons perdu le sens du Bien Commun. Nous ne savons plutôt plus quel sens il peut avoir. L'écart grandissant de fortune montre bien qu'il n'est plus à l'ordre du jour. Les richesses produites par la collectivité vont bien quelque part. Il est normal alors qu'en se concentrant, elles détiennent un pouvoir plus grand que celui qu'ont les états. Enferrés dans leurs Cop, pris entre le marteau et l'enclume, entre ceux qui veulent de l'action préservatrice et ceux que ça n'arrange pas. Avec pour seul horizon celui de leurs promesses, tout gouvernement décevra, trahira des espoirs."

Vu cet état de fait, François, logiquement, se demandait en quoi consisterait la sortie de cette insoluble équation.

"L'intérêt collectif, dont le sens reste relatif aux cultures, ne recouvre pas le sens du bien commun. Sa définition, est un syncrétique, allie l'idée collective, la production commune et l'héritage matriciel dans lequel nous évoluons, la nature. Une définition qui dépend largement du poids relatif perçu à certains moments de certains de ces composants. Il est évident qu'actuellement la manière même de produire doit être revue en fonction des deux autres termes. L'idée collective s'en est trouvée bien effritée, d'autant mieux que le confort acquis nus en éloigne. Paresse, opportunisme, utilitarisme, survalorisés par l'individualisme libéral, le résultat de cet effort collectif n'est plus perçu que comme un système d'utilités... Avant de devenir un système de contraintes. Un renversement de perspective, qui sera celui de son retour au sens originel. L'action collective comme tout ce qu'elle produit de la part des individus qui la composent, appartient au bien commun. Et si ce qu'elle produit commence par être détourné, et mieux ce qu'il reste comme culture, transformé en marchandises, rien n'est plus assuré de ce point de vue. Le bien commun est mal en point, et s'ajoute à ça la sanction terrible d'une fin par ce qu'il y a de plus redoutable : la paupérisation, l'assèchement de la nature."

Une autre manière de voir le tripode Res-publica > Res-economica > Res-Natura. Le défendre, revient à le retrouver dans ce conflit de la sociosphère avec elle-même, et en redonnant surtout une vraie place à ses composantes.

"La plus coupable, la Res-economica se montre destructrice des deux autres? Il faut en changer, c'est simple!"

Pas si simple en réalité. Je pense commencer à comprendre que le principal obstacle ne serait pas la résistance des puissances de la prédation, ni les états, marginalisés sur le plan de leur propre puissance, mais la constitution de la puissance de la multitude, encore prise dans ses contradictions, ses désirs, ses peurs et ses appétits. Et face à ça, je vois le problème en forme de parabole. Comme des poupées russes, dont il faudrait atteindre la plus petite, la reconvertir, puis celle qui la contient, et ainsi de suite à l'envers jusqu'à la plus grande. Ou, sous une autre forme se demander si, en mettant une nation dans un immense paquebot plutôt que chacun de ses membres dans un canoë, le paquebot aurait le temps de faire demi-tour avant que la tempête arrive. On comprend d'intuition que des millions de canoës tourneront, au même signal, plus vite que notre paquebot. De la même manière chacun comprend que dans un défilé militaire, faire tourner deux mille hommes en restant en formation selon un grand cercle ira beaucoup moins vite que de les faire pivoter en formation sur eux-mêmes.

D'une certaine façon, c'est chaque citoyen qu'il s'agit de faire pivoter sur lui-même. Et en cette matière, une seule méthode: la conviction de chacun pour une cause commune. Si le seul moteur est la crainte, l'angoisse, ils ne pivoteront pas et continueront à demander à autrui, ceux qui ne plus le faire, de s'en charger. Par quoi être convaincus que nous devons chacun faire ce demi-tour sur nous-mêmes? Tout est là !!

Peu à peu, François s'en était fait une idée... Ou plutôt une conception selon deux axes de principe assez généraux et simples pour avoir cette capacité heuristique à organiser en pensée (imaginaire) tout le reste. Ainsi, poursuivait-il sa carrière intérieure d'inventeur politique.

Le premier s'était imposé assez progressivement : le proximisme, qui n'a rien à voir avec le localisme, mais part de l'idée que nous avons maintenant les moyens techniques de concilier la parole citoyenne selon une certaine permanence et condition d'échelle, par assemblées progressivement fédérés. Une idée qui peut concilier l'organisation administrative et politique actuelle selon de nouvelles conditions.

Le deuxième, presqu'en forme de corollaire, faisait suite au premier : le conditionalisme. Une détermination de la propriété selon une condition théorique d'échelle, qui définirait un niveau au-delà de laquelle la prédation fait suite à l'appropriation. De fait, une propriété limitée ainsi prescrite en fonction de ce risque, créerait donc une condition favorable à une redistribution presque mécaniquement assurée. 

A suivre :

la sociosphère contre elle-même