la guerre du "le"
la politique et le politique

La guerre  du  "le"  ou  la  totalité  comme croyance                   

 25/11/2014 

La réflexion d'Hannah Arendt, signalant cette incapacité de la philosophie à exprimer du fond au sujet du politique, sonne le glas de certaines certitudes. François Normal continuait à s'interroger.

Il se disait qu'un obstacle supplémentaire venant des sciences humaines consacrait une sorte d'arrachement définitif du politique à nos systèmes philosophiques. Des modes d'interprétations nouveaux avaient été transférés à l'usage politique de l'enquête. Une interprétation positivée, source de philodoxie, mais qu'Hannah Arendt ne pouvait soupçonner sans doute. Sans doute aussi fut-elle la dernière à poser, hors de cette logique le sens du politique. Ce que l'auteure isole finalement à partir de son analyse des systèmes politiques totalitaires du monde à ce moment-là, c'est le constat effrayant de ce que le genre humain peut se faire à lui-même. Ce qu'elle nous dit, nous montre qu'à cette occasion toutes les questions politiques se posent, jusqu'à celle centrale de ce qu'engage dans le totalitarisme la destruction du lien à l'autre. Sur un plan connexe, plus philosophiquement, l'oubli de la différence, par la réduction générique de cette différence des hommes à généralisation de l'homme, universalisation destructrice de la « réciprocité d'êtres différents » (Qu'est-ce que la politique ; fragment3A), qui amoindrit aussi la sphère du politique.

Ce sont ces facteurs qui finalement, hors d'une sorte d'ontologie politique nous permettent d'affirmer un caractère de l'existence du politique, comme un invariant intrinsèque à toute forme collective. C'est en réinterrogeant sans cesse sa consistance, en observant ses figures inédites que nous en reconstruisons toutefois ses strates. Avec un risque constant : la réédition d'un totalitarisme qui s'impose sous des versions renouvelées et jusqu'au bout invisibles de sa nature. De nos jours, la technocratisation philodoxique du la, multiplie les occasions d'assujettissements construits par la Res-économica. Comme un symptôme en retour, le fait de craindre maintenant que des puissances économiques échappent au contrôle final des constitutions politiques humaines, témoigne du niveau d'ignorance dans lequel cette philodoxie peut autoriser un système coercitif à être en sommeil et à s'installer. En clair et vu autrement, l'impérieuse complexité qui résulte de la multiplication des facteurs contraignants techniques et économiques voulus par l'homogénéisation du monde, le cristallise et a de fortes chances de s'exercer dans une contrainte progressivement plus pressante, fermant par obligation fonctionnelle du faire tous les espaces encore libres de « l'espace-qui-est-entre-les-hommes » selon les termes d'Hannah Arendt. La filiation sémantique qui lie pourtant la totalité dont on parle au totalitarisme qui nie cet espace, est un curieux paradoxe. Cette invisible totalité fonde la réalité de la relation entre les hommes comme préalable à ce que le la instaure : l'individu, le citoyen sont des sujets charnels-conceptuels, qui président à la formation d'un système. Le totalitarisme réduit la portée de cet impératif en l'inversant. Le sujet s'absorbe au contraire dans le système, ou, si l'on veut, le la devient sujet du le. La dimension éthique du le est sous contrôle, si l'on peut dire, et détournée. La « maladie mentale » atteint ceux qui portent l'esprit critique, ou le redressement par les travaux des champs, puisque cette activité seule est condamnable comme inutile et nuisible, improductive et surtout antinomique à la restriction intellectuelle nécessaire au pouvoir. Nous savons que les dictateurs et les régimes dont l'histoire nous a renseignés si finement, encore visibles sous des latitudes presqu'exotiques, et dont nous avons vu les derniers exemples conséquents en Amérique du Sud ou Asie, ne reviendront pas sous cette forme grossière. Nos démocraties contemporaines en sont définitivement à l'abri... Néanmoins la question continue à se poser de nos jours en ces termes. Sommes-nous sûrs alors que le totalitarisme soit dépendant d'une coercition politique, organisationnelle, directe, incarnée par des hommes au sommet d'une pyramide de la violence ? Cette inversion peut-elle exister sans être obligatoirement personnifiée, politiquement incarnée par des hommes, ou au contraire être le fait d'un système ? Bien des signaux nous arrivent qui suggèrent cette piste, consacrant un retournement de l'histoire qui nous cache encore ce qui pourrait s'installer, faute de ne voir que les signaux de ce que l'histoire nous montre et nous attendre à les voir se répéter ? Au-delà donc de la pérennité pour nous si évidente de nos systèmes démocratiques ? D'où une autre question : si le « le » politique n'est pas adhérent par définition au « la », la destruction du le implique-t-elle celle du la ? Il semblera manifeste que selon mon point de vue, la réponse sera non. Avec l'argument suivant. Il s'agit dans notre cas actuel d'un rapport de puissance inédit jusque-là dans l'histoire humaine, arrivant, comme toujours, par la porte que l'on soupçonne ne pas exister ou être bien fermée. En considérant ce qui se passe actuellement sur le plan à la fois de l'économie et de la capacité des états à faire, on peut s'interroger sur le transfert de pouvoir en cours vers un système qui ne convient d'aucune règle fondatrice de nos démocraties, et de la place relative du le et du la. C'est ce qui se cache à la perception du sens commun, dans la différence très mal faite entre économie et finance, ou rente. Ignorer cette nuance, en même temps qu'adhérer à ce qui nous contraint, comme le consumérisme y tend imparfaitement, c'est ignorer cette inversion. Ce d'autant plus que dans les faits, l'affirmation formelle de cette réciprocité est maintenue dans les règles démocratiques comme fondement de liberté, puisque dans l'extension naturelle de la liberté d'entreprendre, partagée, et là est le piège, par des millions de petites parti-prenantes, se légitime l'esprit de rente. Mais en face de la puissance économique derrière laquelle se trouve la puissance financière et son culte rentier, il n'y a pas de réciprocité qui compte, et l'exercice d'une initiative laissée à la sagesse des marchés préfigure et implique d'ailleurs bien un abandon à cette puissance inconstitutionnelle.

D'un autre côté, le postulat économique, qui ne voit dans le citoyen qu'un prospect, a besoin de stabilité systémique pour être, expliquant ainsi que les démocraties représentent sur le long terme la meilleure garantie qui soit, car la plus pérenne. Ainsi, le lien qui lie structurellement dans le fonctionnement politique cette continuité de l'éthique au politique si l'on veut, est corrompu dans son rapport de causalité direct, et subit le déplacement de puissance inconstitutionnelle du dictat de la rente. La peur progressive d'une forme croissante de son emprise, amplifiée d'ailleurs par les affaires comme celles des liens imaginés ou réels de la NSA récemment apparues au sujet des grands opérateurs du net, tiennent fortement de ces glissements : toutes ont comme objet final la suprématie économique d'une organisation structurée. La participation tacite des grands comptes de services du Net dont nous sommes tous usagers et praticiens, la dépendance dans nos relations humaines aux multitudes de fonctionnalités directes que nous entretenons avec un système qui multiplie ainsi les intermédiaires de cet « espace entre les hommes », entament cette liberté, parce qu'elles entament notre effort pour sa maîtrise, incarnée dans le fait de le vouloir. En contrepartie de quoi, ces masses d'information retournent à l'économique, pour plus de maîtrise des « marchés » et ainsi de suite. Aucun tyran ne nous le commande par la force, la terreur directe, mais l'effacement du sens donné à cette totalité, de ce que cette totalité impose de construire, disparaît sous l'impérieuse nécessité de constitutionnalité, de normes d'efficience personnelle; détruit ce retour de conscience de la politique vers notre conscience du politique.

Paix pour guerre, guerre pour paix ... Comme une marque supplémentaire de différence à voir entre ce le et ce la, ces enjeux fondamentaux et violents traversent nos sociétés, ouvrent des brèches grâce à l'imperfection de notre réserve démocratique, nous indiquant que les situations conflictuelles, contrairement à ce que l'abondance de l'information tend à accréditer, ne s'arrêtent pas exclusivement au dit, au verbalisé, dans un système gestionnaire technicisant l'obligation qui nous limite. Ce sont ces conflits non résolus, ou plutôt l'amplification de l'insolvabilité des conflits récurrents que le choc des structures accumule, en même temps que les chocs de culture, les déstructurations de systèmes sociaux faibles jusqu'à l'affrontement paroxystique, avec comme résultat final l'exclusion de communautés, leur mise en assistance. Le choc entre une structure de production de l'argent sans lois, et celles que se donnent nos démocraties remettent l'accent sur ce qui, dans la matière politique, nous échappe, et reporte la crise vers la sphère du politique, du le, du réglage consensuel de la perception de la «barrière éthique» dont parle E. Lévinas. Rien d'institutionnalisable dans tout ceci ; l'exigence de la rente structure bien un système symétrique inverse à ce que notre principe d'obligation impose au politique. Il est un double en négatif issu d'un système qui lui est indispensable... Il désapprend l'autre et le condamne, comme toute prédation.

Sur ce plan, il faut rendre cette justice à Hannah Arendt dans sa prise en compte des conditions de la politique moderne, que le monopole universalisant de l'homme est un véritable détournement de ce qui justement fait cette mosaïque en équilibre, qu'est l'addition des hommes : « La politique traite des communautés et de la réciprocité d'êtres différents », à tel point que «... l'égalité essentielle de tous les hommes est détruite dès lors qu'il s'agit de l'homme ».

Tout ce qui fait la consistance de ce que nous avons forgé du rapport à l'autre, jusqu'au souci récent du patrimoine des cultures les plus primitives, court actuellement un risque. Nous voyons tant de ces cultures n'engager leurs transactions avec la modernité que dans l'ordre de la concession. L'homme érigé en catégorie universelle forge l'arme du dominant, en imposant cette universalité d'office. Les cultures autres, et en elles l'Autre, ne deviennent que relatives au modèle d'homme libéral. Résister tiendrait d'un nihilisme qui révélerait notre difficulté à retrouver, en somme, une vérité finale du partage que nous voulons imposer, sans que nous sachions avec certitude qu'elle puisse exister et comment elle doit donc exister. Pour la deuxième fois depuis l'ère coloniale, l'interprétation universaliste renégocierait en fait, l'orientation dominante de sa norme, non seulement comme persistance de sa loi, mais comme assujettissement à une représentation du monde elle-même déterminée par l'avenir technologique et les impératifs qu'il nous prépare. En principe, plus grande sera cette expansion dominatrice de l'homogénéisation économique, mieux cette incapacité à se référer à une ontologie politique moderne aboutira à bâtir les éléments d'une contraignante suprématie. Le défaut de légitimité opposé aux victimes, résultant de ce que le politique en tant qu'instance de la « totalité », aura concédée à l'économique. Paisiblement installée par la puissance des outils, une « malignité du banal » (notre assentiment passif), pourrait faire pendant à la « banalité du mal » (celle des exécutants instrumentalisés), selon le mot célèbre d'Hannah Arendt. Cet inverse nous livre une guerre beaucoup plus préoccupante que celle que nous définissons comme destruction physique directe et programmée de territoire et de populations. L'indignation juste qu'elle soulève, nous autorise toutes les diversions, défausses, digressions de toute nature sur cette malheureuse « nature humaine ». Une guerre s'autorisant à terme par l'obligation du nombre, à accepter les dommages collatéraux de l'homogénéisation du monde par la rente, comme une conséquence légitime du pire. Nous allons en ce sens vers une manière toujours plus flagrante, vécue plus que jamais comme inhérente à la nature de notre vie en société, jusqu'à la tolérance d'une fatalité interne, inéluctable, d'un désengagement de l'effort vers l'autre. Il suffit de regarder qui notre développement tue le plus. Mais ce dernier, hors la guerre, sans aller jusqu'à dire dans la paix, nous garantit dans la stéréotypie commune, une violence temporisée, reléguée au pays du fatum. Acceptable comme la malignité du banal. Et ce qui se révèle de permanent dans le développementisme occidental que nous tenons tellement à ériger en valeur universelle, prépare une dérive prédatrice, condamnée pourtant par l'épuisement des ressources qui lui sont nécessaires. Sans être toutefois un fait nouveau. A ne regarder que l'absurde et l'immoral des conflits armés, qui tuent, l'ignorance de la réalité nous masque celle qui détruit dans le silence. La guerre installée dans la paix, par un système général de causalités invisibles à cette morale, disculpe les fauteurs directs des conflits. Et nous la cautionnons inlassablement au nom de quelques contreparties bénéfiques, quelques éléments non négligeables de confort et d'aisance, notre croissance. Pêle-mêle : l'accès aux ressources des plus forts, le contrôle des territoires miniers, le monopole de la distribution alimentaire, la paupérisation constante et croissante de la population mondiale, la dégradation des conditions naturelles, contre le rejet de l'occident, les luttes de réappropriation, des structures locales agraires et de l'autosuffisance. Nul tortionnaire ne nous livrera, même par l'adhésion tacite d'autrui, à la banalité du mal. Nous sommes les éléments actifs de la malignité du banal. Michel Serre ne rappelait-il pas lui-même un jour, sur une station-radio périphérique et dans ce même esprit que selon les chiffres, la guerre armée ne comptait si l'on peut dire que très peu dans le bilan de la mortalité dans le monde ? Maladies, malnutrition, pauvreté en somme constituaient la vraie guerre que l'humanité se livrait à elle-même. Mais le fait dans les médias, de privilégier l'état de guerre armée comme le malheur dominant du monde, ou d'ouvrir les vingt-heures par des faits divers violents, constituent bien des exemples de cette ignorance involontaire comme dynamique ; cette fabrication de ce que nous voulons ne pas voir, par opposition à ce que nous ne voulons pas voir, s'installe comme une différence entre diversion et omission. Cette dernière bien sûr a un prix, que nous acceptons de payer tous les jours dans la malignité de notre adhésion à un système qui pense s'opposer à la tyrannie totalitaire d'activistes que nous pouvons montrer du doigt, ceux de la banalité du mal. Nous jouissons au contraire en face de ça, d'une grande liberté d'exercice de conscience de la malignité du banal. Dans la mesure où ce renversement ne nous oppose plus frontalement à un système de tyrannie incarné, tout conflit ou notion de guerre se déplacent ainsi vers un statut inédit de notre mode actuellement si formel de gestion de la démocratie. Le choix du terme guerre peut alors être réinterprété en échappant à une stricte limitation qu'on lui donne d'être le résultat d'une violence programmée, pour celle de violence induite. L'économie ou plutôt la rente, incriminée de ce point de vue, partage la position d'accusée, confondue avec celle du système technicien d'un J. Ellul, mais sans que les chefs d'accusations ne paraissent vraiment possibles à formuler, ni explicites. Nous voilà donc, par cette extension du terme de guerre, dans l'énoncé d'un conflit ouvert entre les impératifs de développement que la malignité du banal impose au monde, et ce qui tout compte fait reste la remise en ordre éthique dont elle s'investit : la préservation de l'autre contre la préservation de soi comme autre. L'état de guerre, ou la déficiente proximité du réel.

« La guerre ne se range pas seulement -comme la plus grande- parmi les épreuves dont vit la morale. Elle la rend dérisoire. L'art de prévoir et de gagner par tous les moyens la guerre -la politique- s'impose, dès lors, comme l'exercice même de la raison. La politique s'oppose à la morale, comme la philosophie à la naïveté. » Totalité et infini. E. Lévinas. 1971

Déclaration dérangeante mais juste, même si les acteurs de la politique revendiquent le contraire. Anéantir l'adversaire fait de la politique l'objet d'un raisonnement logique qui doit d'abord s'accommoder des barrières éthiques. La guerre de Lévinas, celle de la violence politique comme stricte mise en jeu de la raison totalement libérée « ne consiste pas tant à blesser et à anéantir qu'à interrompre la continuité des personnes à leur faire jouer des rôles où elles ne se retrouvent plus, à leur faire trahir, non seulement des engagements, mais leur propre substance, à faire accomplir des actes qui vont détruire toute possibilité d'actes. » Compte tenu du fait que « l'être se révèle comme guerre à la pensée philosophique ». Ou l'être se ne se révèle-t-il que comme objet de la violence du réel ?

Il nous serait possible de rapprocher aussi cette guerre-là de la
qualification qu'Hannah Arendt donne de l'isolement, surtout de la destruction. Avec cette réserve préliminaire dans « Qu'est-ce que la politique ? » (du texte établi par Ursula Ludz) qu'est la critique de la qualification générique de « l'homme », destructrice comme on l'a développé de la prise en compte de la diversité originelle, puis celle de la famille, qui sert aussi, par sa sacralisation à structurer l'idée politique selon des hiérarchies, en annihilant l'individualité comme différence pour une individualité d'appartenance. Sans doute, en voyant le monde actuel évoluer, la nature du «système totalitaire » ne se confirmerait-il pas comme « désolation », la transformation actuelle de la famille concédant une autonomie nouvelle donc politique, à l'individualité de chacun. Mais pourtant faudrait-il réfléchir plus radicalement à brider l'évolution de la puissance économique, à la captation de ce lien presque direct de l'individualité au système, par le fait de cette autonomie, de ses moyens et de ce que le mode relationnel actuel à notre environnement pratique fait rentrer dans la dépendance. Être amené de l'isolement à la désolation, reviens à revoir ce lien relatif de l'autonomie individuelle à ses moyens comme un assujettissement progressif, ce que l'on qualifie couramment par ce qu'il y a d'aliénant dans cette liberté économique. L'homme qui travaille ne se voit plus travailler que pour maintenir une capacité d'accumulation préservatrice de liberté par l'échange, en perdant sa qualité de créateur des moyens d'une autonomie dont on aurait configuré les limites. Jusqu'à ce que, plus récemment, ce qu'aucun de ces auteurs ne pouvaient entrevoir, la société qui construit par son « système des objets » une assistance croissante à l'initiative d'autonomie individuelle, détruise la nécessité du recours à l'autre et son importance, pour ces mêmes raisons. En même temps que l'impasse dans laquelle cet individu se trouve, relève d'une dépossession que conceptualise la désolation d'Hannah Arendt. Ce qui rend dans le fragment 3d, à propos de la guerre froide, cette idée largement généralisable à ce que nous inspire la pensée d'E. Lévinas : «...la politique est finalement devenue une poursuite de la guerre dans laquelle les moyens de la ruse se sont provisoirement introduits à la place des moyens de la violence. »

Cette virulente efficacité du politique, cet état d'amoralité
débarrassé des exigences de l'éthique, engage peut-être aussi à ce stade, la destruction propre à la forme totalitaire telle qu'Hannah Arendt la définit. Car nous sommes, on l'a dit, dans une double structure vue dans l'unité d'un système. Ainsi, c'est par le risque du pire, d'une guerre nucléaire définitive et totalement destructrice qu'a, depuis en principe, été assurée la paix. Mais elle est politique en ce sens qu'en principe, cette neutralisation assura par l'équilibre de la terreur plus que la préservation idéologique et militaire du « monde libre » ; dans cette histoire, elle procura plus : la liberté d'exercice d'une pression utile à la conquête économique du monde par le plus fort des vainqueurs d'alors. En principe aussi, car dans la nécessité du développement économique, s'abrita la consolidation d'échelle du système de la prédation, à travers deux conditions indispensables exigeant l'état de paix, se répondant l'une à l'autre : la première qui instaure de fait, au-delà de tous les formalismes liés à l'idéal-positivité des universalismes humanistes, l'admission tacite par toutes les cultures de l'inégalité des individus, de l'asymétrie de l'échange, ou du dogme libéral si l'on préfère. La seconde, par l'universalité déclarée de la finalité développementiste (le bonheur par l'économie), l'homogénéisation profitable du monde, et agissant ainsi toujours plus efficacement sur l'effet d'échelle que nous connaissons. Un mouvement de plus vers la pacification de la guerre, la déplaçant encore vers l'état de « ruse », de nos jours celle des prédateurs. La ruse donne un prix à la paix. Le sentiment du risque, de cette fragilité, se payant du prix de la maturité de cette homogénéisation, alors cessa la terreur nucléaire. En théorie, nous n'aurons plus qu'à subir des crises et plus la guerre, ou, si l'on veut, faire la guerre aux crises.

Or ces craintes se renouvellent actuellement sous des vecteurs divers chez beaucoup, dont la dégradation écologique entre autre, car elles restent légitimes. Pourtant, la forme encore insoupçonnable que prendrait, par hypothèse, une nouvelle marche vers ce totalitarisme à venir, nous ne la voyons pas encore. Le recentrement des empires, leur autorité sur la créativité des hommes et l'appropriation usuraire des inventions utiles au bien commun par le biais des budgets colossaux nécessaires à la recherche contemporaine, préparent des rentes de situations qui ressemblent à cette loi du plus fort, des systèmes coercitifs. L'histoire exemplaire des bourses mondiales, de leur mutation vers la dématérialisation et le changement complet de la fonction économique qu'elles avaient, plaident pour une opacité qu'on voit mieux organisée. Le système boursier ne sert plus les entreprises, mais est rentré sous contrôle des activités financières dont les banques ne sont peut-être même plus les actrices que l'on pense. Si des robots se battent en dans le domaine de la spéculation financière au millième de seconde, avec une puissance de calcul inouïe, dans l'indifférence générale, c'est bien parce qu'ils émanent de la société civile, en charge de nos économies, par où désormais arrivera ce que ne pouvons encore imaginer : pénurie en matière, pauvreté, sécurité alimentaire détruite, Okies urbains en Amérique, en Europe, en Afrique et en Asie au profit de ce socle des empires futurs assurant à leur profit la distribution de l'insuffisance.

La guerre du le et du la... En tout ce qui touche à la matière politique, l'analyse semble immanquablement renvoyer à notre distinction. Deux niveaux constitutifs associés mais différents de ce que l'usage commun du concept entend. M. Gauchet, P. Ricœur, E. Levinas, évoquent cette disjonction, pour ne prendre que des références contemporaines ne nécessitant pas de réajustement sémantiques, et en parlent d'une manière que je dirai convergente. L'importance du le s'affirme comme ce qui est virtuellement désigné, comme on l'a dit, par le paradigme si bien imagé par Hannah Arendt de « l'espace-ente-les-hommes », condition de leur liberté.

La démocratie comme système légitime ce paradigme, et constitue même la source la plus féconde de son perpétuel débroussaillage. Succédant à la mise en sommeil technocratique, la crise, progressivement admise comme politique, objectivera l'affirmation d'un pouvoir contre un autre, par le dilemme qu'elle ne peut résoudre : une victoire d'autorité attendue du politique sur les puissances qu'il ne maîtrise pas. Celui d'un système contre un autre, pouvoir constitutionnel contre inconstitutionnalité des réseaux de la rente; en 2008, le recentrage de l'actualité des mass-médias sur les victimes, a pour l'opinion occulté le rôle de l'irresponsabilité et inconséquence des plus grandes officines financières et banques du monde, mais pas seulement ; derrière ces vecteurs, une structure hors de portée, celle qui se garantit de toute dérégulation. Mais les victimes ont remboursé l'aberration systémique visible du financier : les banques. Les structures hors d'atteintes sont en place. La main invisible a les doigts crochus. Les irresponsables n'ont été désignés que par les lamentations du peuple des spoliés. Mieux, la faillite de Lehmann Brother en a fourni une histoire triste et médiatogénique. Ce qu'elle recelait de symptomatique a ainsi échappé à l'opinion. L'invisibilité complète dont a hérité cette dérégulation. Elle ne peut que réémerger plus fortement au fur et à mesure des explosions de bulles qu'elle s'autorise, sinon pire. L'opinion finira par mettre cette question à l'ordre du jour. Car la crise de pouvoir exprimée dans cet échec du politique induira assez directement une interrogation des valeurs, autres que morales d'ailleurs, plutôt éthiques, en renvoyant à sa nature, sa place et sa nécessité. C'est bien cet aspect désadapté du la lui-même, de son impuissance à s'opposer à un pouvoir qui paradoxalement dégrade globalement nos conditions d'existence, nous laissant seuls, désarmés devant le mur, alertera sur le reste. Avec cette difficulté majeure qui consiste à ne pas nier que la force de ce contre pouvoir inconstitutionnel repose sur la masse de notre adhésion, la croissance ininterrompue que nous réclamons tous, et aussi notre implication dans l'épargne. La Chine, l'Inde et les pays du Sud, du Sud-est asiatique, bien d'autres ultérieurement entrent et entreront dans ce système massif de la production rentière. De ce point de vue, la Chine est d'ailleurs une éclatante illustration de cette guerre du le et du la, dans la mesure où hérité d'un système sans libertés individuelles, le régime politique s'est maintenu, cédant aux puissances capitalistiques le bénéfice de l'anéantissement du le, sans que pour autant le régime, le la, soit (encore) atteint.

Cette colonisation est inscrite en nous comme maillon stratégique par le fait de notre nombre, qui reste une pure réalité cumulative ; les états n'en sont pas maîtres, comme les géants multinationaux, mais là réside la force de cette inconstitutionnalité. La clef de notre problème. L'ennemi que nous avons devant nous, résumé en extériorité comme puissance d'argent, est en fait entièrement dans notre propre système de valeurs, celui qui nous demande sans cesse d'apprécier notre liberté par le niveau de sécurité et de confort dans lequel nous pensons légitime de vivre. En somme notre adhésion tacite à cette force inconstitutionnelle a, par notre abandon, un impact sur le politique. Effets convergents de la stabilité pour l'épargne et la croissance en somme. Voilà l'endroit précis où la crise des subprimes se niche : dans ce cas, la propriété. La tension volontaire du recours à l'autre à travers la préoccupation du bien commun, fut donc effacée pour celle du bien individuel, en détruisant cette force du le, par un système qui finalement n'a que peu à voir avec l'intérêt de ces mêmes individus.

La guerre du le et du la oppose donc deux champs du politique. L'essence du « le » tenant à la situation virtuelle de l'agrégation sociale (l'intention), le second aux impératifs de l'action. Mais en fin de compte continuait-il à se dire, comment percevoir ce que l'on sent confusément de ce rapport complexe entre les deux ? La guerre venait elle de cet évanouissement en apparence inéluctable du le par ce que la puissance philodoxique en détruisait. En apparence...

Reposons « le » comme expression exhaustive de toutes les figures de la relation à l'autre, l'inexprimable consensualité du vivre ensemble, politique, éthique, voire moral, bref tout ce qui fonde l'idée du bien commun. De la même manière, les éléments du « la » reflètent, négocient, réadaptent sans cesse dans chaque mode organisationnel donné l'objet procédural concret de la traduction du le. Mais, poursuivait-il en lui-même, il n'y a pas de déterminisme de l'un par l'autre. Tout est simultané, exprime une totalité en équilibre en quelque sorte. Et c'est au fond de cette exigence « homéostatique » qui consacre l'usure relative du le. François, qui avait bon cœur pensait souvent à cet afflux d'immigrés-à-tout-prix mettant leurs vies en péril, trois fois victimes, dans leurs pays, des passeurs, et de notre fée homéostasie. Ce que nous transformons en un vrai problème organisationnel et administratif, pour ne pas affronter cette érosion de la nature du le. La mondialisation commence par être celle d'une misère en marche ; chez les autres ! Alors, quand elle force notre porte, la misère repose ce même problème de notre confortable effacement du le. Il n'y a pas beaucoup d'autres commentaires à faire, se répétait-il. Il pensait souvent avec irritation à cet argument majeur de la philodoxie : l'individualisme. Une falsification de ce que la politique avait perverti de la notion d'individu, abstraite, manipulable ainsi à souhait dans le discours. Mais rien de concret dans l'individu incarné, regardant le monde lui-même se dégrader au profit de réalités qui lui échappent. Et se tourne vers les autres pour au moins partager les bonnes questions. Pas de quoi se lamenter.

La voilà la guerre du le et du la qui commence, dans la mesure où toute l'organisation contemporaine de la politique a été sous-tendue par une intention protectrice et réparatrice dont l'état (providence) cultivait l'image. Nous sommes sur ce plan dans le virtuel désormais. L'intention trahie laisse ce mécanisme dans l'impasse, faute de moyens. Les pauvres chez nous connaîtrons le même sort. C'est sur ce point que l'espace entre les hommes s'agrandit, mais. Ce qui est bien, mal, juste, injuste, règle finalement les approximations que le dispositif général laisse toujours transparaître. Une autre raison, plus systémique, ajoute aux arguments donnés. Une organisation qui assure sa stabilité, tant est qu'elle en a les mécanismes régulateurs adéquats, peut s'auto satisfaire. Ceci a un coût ; quelque soit la taille de l'espace-qui-est-entre-les-hommes, l'espace persiste.

De ce point de vue au moins, ce que montre le monde de la finance ne constitue pas un risque. Il indique que la dérégulation permet une autorégulation sur d'autres plans, mais reste parfaitement réversible. L'immédiat fait craindre la récurrence des crises, que la stabilité ne soit assurée que par la rente à court terme et ses risques « exportés » sur l'effort d'une multitude qui la supporte. À court terme, les revendications de la rente peuvent à tout moment nous faire supporter l'impact de ses aléas, la déstructuration de nos démocraties. Elle le serait surtout par les conséquences éthiques que cette situation mettrait à nu. Curieuse situation d'une concurrence qui ne peut exister mais se traduit parce que le politique, par la politique, « rend la morale dérisoire » à la survenue de la moindre épreuve humaine. Le juste, l'injuste, le mal et le bien ne sont plus en respect dans un système de stabilité jusqu'à sa cristallisation.

Croyance. Las ! Le destin nous commande qu'à partir d'un moment donné, notre adhésion au "vrai" doit retrouver sa source dans une certaine clarté du le. Il faut bien, pour reprendre les termes de Nicolas Machiavel, que « Fortuna » donne à « Virtù » l'occasion de s'exprimer ; pour ce faire, puiser dans les valeurs dont la collectivité se nourrit, engager les transactions avec les nouvelles conditions d'une réalité qu'elle perçoit.

La République nous fait voter, comme l'expression de notre liberté. Les opinions trainent dans les têtes sous des nuances infinies qu'il faut restreindre à l'occasion des règles posées par l'administration des choses. Combien de fois un référendum sans répondre à la question posée, nous a indirectement envoyé vers d'autres? Encore un mode conflictuel de la coexistante du le et du la. De l'intention et de sa traduction. Croire ou ne pas croire, règle finalement le sort de l'empirie du politique, de l'expression politique, se disait François Normal. Rien d'aussi primitif et impénétrable à la raison, que cette raison là de son existence.