Une crise morale comme horizon ?
de la pâte à tartiner comme symbole 

Une crise morale comme horizon

Nous sommes fin septembre 2018.                    Le temps est lourd comme l'atmosphère générale qui règne dans le pays et en Europe. Les populistes vivent des provocations incessantes et proportionnelles au vide de leur structure de pensée et la fin ,de la présidence Junkers qui s'annonce coïncide avec la crise européenne et le Brexit. Quand au macronisme, il devient chaque jour un peu plus ce qu'il est : le dernier rempart de la Res-économica, faite de cette technocratie éclairée dont le peuple découvre l'entre soi, l'isolement, l'insolence et la vacuité. La mise en ordre de la Res-publica pour un ordre mondial libéral continue gentiment à nier ce qu'il provoque de dégâts sur la nature et s'appuie sur un environnementalisme créateur d'emplois politiquement bienséant. Dernier avatar d'un mythe de la croissance dont on ne fait que de moins en moins état, étant donné que rien ne se profile de vraiment concret à ce niveau, sinon des opinions de plus en plus affirmées selon laquelle une nouvelle crise mondiale se profile, et dont on ne devrait pas se relever semble t-il. Tout ceci nous éloignant bien sûr de la sérénité nécessaire, voire indispensable à mettre à profit les derniers mois semble t-il également, à mettre un terme à ce qui détruit la nature.

Je lis sur Facebook une alerte sur fond rouge :     "8€ d'amende si quelqu'un est pris à chercher de la nourriture dans les poubelles... Aux cons qui pondent ces lois, faisons savoir que celui qui pourrait s'acquitter de cette somme préférerait se rendre au supermarché pour faire ses courses, normalement !!! A quand l'amende pour interdire de mourir de faim dans la rue?? Utilisons les réseaux sociaux pour protester contre ce type de lois, c'est aussi à cela que Facebook peut servir. .. Alors, soyons solidaires pour une fois !! Partagez et/ou faites suivre ce message, svp."

Conclure sur l'avenir des réseaux sociaux, plus généralement des modes de communication interpersonnels à vitrine publique devenus systémiques, reste indissociable de leurs effets sociaux. Non qu'ils les transforment ; les causes restent les mêmes, invariantes. La richesse et la pauvreté s'affrontent toujours, mais différemment. Le monde politique s'y est intégré, et les remarques comme celle de cet anonyme trouvent échos comme partie du grand récit social spontané, au même rang qu'un tweet présidentiel. Nous sommes loin d'une sociologie des réseaux centrée sur la mécanique des modèles de la théorie des graphes. Sans que rien de tout ça ne l'invalide, nous apprenons malgré ce que la qualité des réseaux ne se juge pas intrinsèquement en conformité au modèle des graphes mais par les effets induits. De ce point de vue, la mécanique est dépassée. Seuls les détenteurs de l'information que sont les Gafa peuvent mener ce type d'analyse.

Forts d'une telle puissance, qui s'assimile très concrètement à l'idée qu'en avait Spinoza en prononçant la "puissance de la multitude", c'est par leur dépassement qu'une véritable utilité de résilience peut émerger. C'est simple : s'il faut s'attendre dans la prochaine crise à un effondrement de tout, est-il si difficile de concevoir à ce moment-là les réseaux comme la seule véritable plateforme structurée de résilience, d'action citoyenne, même de résistance ? Sous certaines conditions toutefois : que l'effondrement et une forte récession ne mettent pas en panne le modèle de collecte des données qui font vivre les Gafa.

Comment le problème du pouvoir et de la puissance du faire se posera t-il ? Je pense les opinions trop mûres pour retomber dans le piège idéologique des pouvoirs forts mais totalitaires. quelles seraient les perspectives, les avantages pour la rente ? Et à quelle échéance ? Nous nous préparons, dans le tintamarre des imbécillités politiques chaque jour rééditées, à une crise morale telle que la crise financière qui l'aura ramenée en surface ne sera vite qu'un fantomatique catalyseur. Nous regarderons le résultat de cette grosse bêtise comme des enfants gâtés, ne nous sentant que responsables, maladroits sans être vraiment coupables, puisque sans mauvaises intentions. Sans que nos regrets ne réparent l'irréversible.

En fait, pour faire face au problème de notre triangle, la résilience doit être mondialisée. Nous n'avons qu'un seul outil et qu'une possibilité pour ça : exploiter (voire reconvertir) les réseaux. Le Net doit permettre de dépasser ce stade primitif de l'information unidimensionnelle des mass-médias, pour une question de créativité et de rapidité, pour comparer, échanger et collaborer à des alternatives d'ailleurs en route partout dans le monde, avec l'autonomie que cela réclame. Notre crise morale nous l'imposera, pour que nous puissions nous aimer nous-mêmes en aimant le monde que nous aurons eu la volonté de construire. Ces alternatives sont souvent pointées, mais comme expérience, pas encore comme modèle inscrits dans une logique politique globale. Vues comme des artefacts dans un système, sans pouvoir faire système. Tant qu'elles seront dans l'ordre écologique, elles ne pourront être dans celui du politique. On verra progressivement mieux alors à quel point l'écologie est un artefact qui a pour conséquence de préserver la Res-économica de sa responsabilité systémique, qui est totale.

J'ai de cette crise morale une image symbolique très simple :

La déforestation pour planter des palmiers pour produire des pâtes à tartiner qui nous rendent obèses et malades, coûte à la collectivité sur tous les plans. Tous les domaines de l'activité humaine relèvent de ce paradigme. Pourtant, nous n'interdisons pas ce qu'il faut interdire ; les gens de pouvoir vers lesquels nous nous tournons nous ignorent, en pensant que c'est de l'économie ; de la croissance.

Alors, s'il faut cesser de lever le doigt pour demander la permission de faire la révolution, pas de celles que l'on fait avec des fusils mais qui prennent vie dans nos têtes, à commencer par ne pas douter de nos capacités, pour continuer par nous convaincre que nous n'avons pas besoin de ce dont on nous persuade, nous sortir de l'esprit que nous sommes coupables de toujours vouloir ce qu'on nous dit avoir besoin, enfin ne plus participer ou ne plus être en empathie avec l'impasse dans laquelle est le monde politique. Il semble assez clair à beaucoup maintenant qu'à travers eux -leurs craintes surtout- la Res-natura est destinée à s'opposer à une Res-économica en voie de maturation finale. Cette opposition, en marche, sera d'autant plus contraignante pour l'économie mondiale qu'elle mettra du temps à se déclarer ouvertement. Il nous faudra le temps d'apprendre que le durable et ses inventions-qui-créent-des-emplois sont tellement peu impactants dans cette urgence que nous n'avons en réalité dès maintenant qu'une solution contraire. Déconsommer, tout arrêter comme première disposition. Une hypothèse qui met en péril la sécurité économique de ces systèmes, ce qui est évident, mais de moins en moins audible dans un contexte d'écarts de richesses croissants et de gaspillage (notamment les 30% mondiaux dans l'alimentaire), uniquement pour le maintien d'une rente qui nous échappe presque totalement. Une situation absurde qui déstabilise les esprits. Pendant que Trump d'un côté nie la vigilance écologique pour mieux garantir à la Res-économica longue vie, Hulot démissionne en découvrant l'impasse de la conciliation des contraires. Deux manières de reconnaître qu'il n'y a pas de voie médiane.

L'effort fait dans la première partie pour donner ma définition des différents paramètres (rente, agrégation) permet d'éliminer du jeu ces mots valises que galvaude un usage abusif; sans ce travail collectif à partager, nous ne sortirons pas de la compréhension confuse de notre actualité. Voilà ce qu'il faut commencer par faire...

L'ensemble des références idéologiques passées et des luttes qu'elles ont provoquées ont été décrétées obsolètes par la technocratie; comme un dû au nouveau monde. L'introduction dans le jeu binaire traditionnel sous le nom de dérèglement climatique, manifeste l'impuissance de l'institution politique à garder la primauté du politique sur l'économique. Le dérèglement climatique ce troisième sommet, désastreuse maladie née de cette dissymétrie de puissance nous laisse donc seuls, nous citoyens, face aux acteurs de cette évolution ; en opposition frontale avec les parties prenantes de la rente...

Nous sommes fin Novembre...                            C'est chose avérée... Le mouvement des gilets jaunes consacre la fracture sociale, la dénonciation de l'entre soi des technopolitiques qui l'acceptent et pour ça l'ignorent, décidant du bien du peuple, avec cette imprudente ignorance en retard d'un siècle ou plus : l'élite sait ce qui est bon pour lui, malgré et même contre lui. Désarroi de cette technocratie éclairée. Le peuple s'est dégourdi. Le jeu politique perturbé voit les leaders politiques de tous bords absents, silencieux devant cette nouvelle donne : plus besoin d'eux ?... Le grand gagnant ? Les réseaux sociaux, qui ont joué le rôle qu'ils contenaient en puissance, en marquant l'autonomie d'existence et d'action des protagonistes... Consacrant aussi la réalité du concept d'agrégation, ce stade virtuel de l'organisation, qui la précède, finit par exister, passer dans la réalité. L'agrégation ne précède plus l'organisation, mais directement l'action. Un basculement profond de la vie sociale, en réaction à la fracture, à la précarité irréversible qu'induit un monde où tous les composants de la liberté s'achètent. Ces derniers sont tellement nombreux que ces faits se reproduiront. Les gilets jaunes ne savent pas qu'ils inventent la volatilité.

Les élites d'un nouveau monde qui ne cesse de regarder en arrière, n'ont pas vu qu'en magnifiant l'avenir de la Res-économica, elles ont rendu la notion de liberté elle-même conditionnelle. Proportionnelle aux moyens que l'on a de s'acheter sa liberté de confort minimum, de mouvement, d'acculturation... La rente a rendue la redistribution nuisible. Et dire aux gens qui n'y ont plus droit de contribuer à financer ce que ce système a fait disparaître témoigne de l'isolement dans lequel la technopolitique s'est enfermée, par ignorance des autres, des humbles. Déclarer la Rés-publica en danger par leur violence alors qu'elle l'est en fait par l'escamotage de ce qui fait le fondement même de l'égalité républicaine, la redistribution légitime pour le bien commun, transforme ce cynisme politique en faute morale.

Mais la liberté n'est pas invoquée par les protagonistes comme cela. Il s'agit encore d'une référence idéale mêlée d'égalité et de solidarité, d'empathie et de respect de l'Autre. Le pas politique n'est pas franchi, la dimension irréversible de cette privation non encore interprétée sous l'angle d'une évolution systémique se referme sur l'horizon classique de la revendication encore contenue dans l'idée qu'il peut y avoir du meilleur. Or le problème est inverse; c'est aussi du côté de l'état que la liberté de faire disparaît.

... Puis début décembre. L'état confirme en creux qu'il n'a plus de marge de manœuvre. Il ne donne pas plus, mais retire de la pression économique ce qui en constitue le trop, l'insupportable. Une fois de plus, l'ignorance du problème politique est là. Cette classe sociale en précarité ne veut pas être aidée comme on aide les chômeurs issus de leurs rangs. Mais vivre sans "coup de pouce" de la part de l'état, celui que l'on obtient en descendant dans la rue. Ces rallonges ne confèrent pas plus de liberté qu'avant.

La clientèle politique de la classe dirigeante actuelle ne se voit pas, sans être son électorat, a investit sur cette élite technicienne pour qu'elle fasse avec ce qu'elle a. Pas plus. Qu'elle garantisse la rente au prix de l'austérité et de l'abandon progressif de couches moyennes, à commencer par les plus vulnérables. Couches moyennes instruites, qui comprennent confusément qu'elles vont être lâchées, après avoir été précarisées. Sur elle, plane l'ombre inquiétante de mon retraité "dans le besoin" de Septembre 17. Mais l'état, le gouvernement des technopolitiques n'a pas de réponses à donner. Le rapport de séduction a cessé après que cette cascade de dispositions paramétriques assemblées dans le désordre et magnifiées en changement systémique, ne joue plus. Le doute n'est plus de mise, dépassé par la défiance. Les gens comprennent peu à peu que ce qui leur arrive vient se joue sur un autre front, escamoté. L'insistance avec laquelle cette agrégation ne veut pas de porte-parole est significative ; l'outil réseau est un porte-parole suffisant. Le système de gouvernement ne peut l'admettre. Il lui faut des incarnations pour se défausser d'un échec qu'il ne peut porter seul, et voici que cette stratégie se soustrait à la panoplie de la domination. La multitude exprime son autonomie, en l'affirmant d'abord pour elle-même comme preuve de ce qu'elle peut faire.

Quis custodiet ipsos custodes ?                           8 décembre.                    Le terme de "Samedi Noir" enrichi le vocabulaire des médias et des journalistes qui, tous assis derrière leurs bureaux de bons élèves nous expliquent ce que l'on doit comprendre à travers des commentaires essentiellement axés sur la violence potentielle de la multitude. Les seuls messages d'un Président inaudible depuis le début des événements, sont constitués de "tweets" à la manière trumpienne, pour féliciter les forces de l'ordre. Un artefact de plus dans la stratégie de la tension, émis dans l'indifférence de tous.

Le problème dans ce face à face hors de la politique, mais très politique, se repose encore et encore :

Qui pour garder les gardiens ?

Voilà bien ce qui est rompu ; rien dans le concret ne trouve réponse, et les revendications "symboliques", ainsi traduites par nos chers commentateurs, en exigent. Or, si elles ne sont symboliques que dans une logique de pouvoir, de rapports de force, rien ne peut en sortir. Ce qui revient à demander au symbolique de se traduire dans la liberté économique et à réduire le rôle des demandeurs à de simples quémandeurs de toujours plus, les priver de ce qu'ils réclament justement : de la considération.

Dans la logique de pouvoir politicienne, chercher des gardiens aux gardiens est une récurrence infinie, sans solution. Sauf, si hors de cette logique, elle est regardée comme un principe : le principe d'obligation, qui par nature, implique toujours ceux qui sont représentés comme ceux qui représentent dans un puissant rapport moral de confiance. Le pouvoir de choisir les gardiens (les représentants), définit celui de ceux qui sont gardés (représentés) à égale importance : parce que principe de leur liberté.

Les raisons vénales de la liberté selon la Res-économica, telles qu'ont les a vues, faussent le sens profond de ce mandat de protection ; la trahison ressentie est immédiate. Ces revendications symboliques traduisent alors une contrainte de réparation exigée de la classe politique pour cette trahison, sans induire de pardon par ailleurs. Car la confiance fait défaut.

Le temps long seul peut résoudre ce qui se profile comme une urgence : réinterpréter ce que pourrait être une impasse...

La rupture qu'est cette crise morale si concrètement vécue par une classe sociale qui se sent en voie de décrochement, ne pourra trouver d'issue que sous condition de mettre fin à ce que la Res-économica a obtenu de renoncement politique de la Res-publica : les engagements de solidarité, de fraternité, d'équité, de liberté.

Il est possible qu'à terme, comme seule issue, le monde à venir impose pour ce faire, un principe de proximité comme forme organisée pacificatrice, garante moderne de liens entre les hommes, et faire du proximisme l'idée centrale collatérale du principe d'obligation.

Le fait de produire, de décider du bien commun et de sa consistance dans notre monde actuel et futur, de le gérer, se fera ainsi à une échelle qui permette la maîtrise de la volonté des citoyens. En éliminant le temps long du centralisme.

Tous les éléments de cette construction existent. Ils leur manque la théorie systémique qui les assemble dans un modèle nouveau d'organisation générale. Ou du moins en donne les orientations fondatrices. Mais toutes les pièces sont là, et, dans l'idéal, des politiques conséquents en auraient pris la mesure.

Mais voilà; le centralisme actuel, antimoderne par nature, rend cette technocratie centriste et sans perspective gardienne d'un ordre qui lui échappe, et la met en faute morale ; avec, dans cette explosion de colère, l'idée qu'il faut alors garder les gardiens et refaire du peuple l'arbitre final. Mais alors quel peuple ? Une mécanique qui ne concentre que de la vulnérabilité face aux instances de puissances que sont celles de la Res-économica ne fera pas de l'abstraction républicaine du peuple une armée homogène. Les irruptions qu'on peut deviner récurrentes dans l'avenir, feront face à une autre vulnérabilité, celle de classes politiques successives et de passage.

Cette impasse du système républicain et démocratique à la fois, ne peut être dorénavant que politiquement conflictuelle avec ce centralisme politique opérationnel de la Res-économica. Qu'on l'appelle ou non proximisme, l'idée allant d'un recentrement d'échelle s'imposera.

Nous en sommes au point de cette crise où s'impose d'abord comme préalable cette idée que nous ne pouvons plus continuer comme avant. Les réactions des classes sociales en décrochage sont là, populisme ou pas, marquent un premier palier, qu'il faut ensuite intégrer à la pression de l'équilibre indispensable du triangle.

Comme pour corroborer ce qui est dit ici, le rôle du Net dans l'action des gilets jaunes, jusqu'à leur volonté de ne pas se donner de représentants, est lié à deux idées: la première selon laquelle toute forme organisée crée un centralisme qui finit par corrompre et trahir ceux qui représente, consacrant ainsi la crise de la représentativité chez une grande majorité des citoyens, et pas seulement la représentativité politique. La seconde, son corollaire, venue de l'apprentissage d'un outil qui paraît aux yeux des mêmes comme maintenant suffisant à se passer des risques de la première, par le partage dans un même lieu, et de l'information et d'opinions sur le sujet.

Cette expérience ne sera pas unique, et va faire réfléchir beaucoup de monde à tous les niveaux. Les agrégations de ce type ont de multiples raisons de se reproduire, épousant la diversité des frustrations ou alertes, mais selon cette modalité nouvelle. Sans doute le mouvement des gilets jaunes s'épuisera-t-il, en générant les commentaires de soulagement de ceux qui retourneront vite à l'état de somnolence. Un faux semblant. La frustration reste le plus solide de tous les ferments de la conscience.

Et comme la preuve est faite que l'on peut s'organiser sans organisation, et que cette manière de faire permet de se rendre audible, l'institution va être mise devant un nouveau dilemme. Soi ignorer soi se convertir à des modes nouveaux. Les oppositions dites populistes quant à elles, celles qui farcissent à longueur de meetings leur discours du mot peuple, l'ont vu se manifester dans une totale ignorance de leur existence. Il faudra parler depuis l'institution à une autre abstraction organisée, ces agrégations formées en "mouvements" éphémères.