vers la volatilité ?
ou une nouvelle dimension de "l'espace qui-est-entre-les-hommes"

21 octobre 2017 · mise à jour 21/02/2019

Quelle que soit l'approche que l'on ait de la "crise" actuelle et les raisons qui nous amènent à être sensibles à ce qui se passe maintenant mondialement, l'inquiétude reste le sentiment sans doute le plus partagé. Malgré tout, sans redouter, vouloir ou s'interroger sur une révolution qui n'arrivera pas, voir que nous avons les outils à faire face aux renversements nécessaires peut être rassurant: notamment tous ces réseaux d'échange et de partage qui naissent et sur lesquels l'opinion s'appuie de plus en plus. Un motif d'interrogation sur l'outil que nous avons entre les mains, mais aussi sur les conséquences à moyens terme qu'il aura sur notre vieille démocratie représentative, par une autonomie inédite de l'action citoyenne.

Vers la volatilité ?

En politique, le durable ne serait-il qu'un état provisoire, que l'espoir seul, rend durable ?

Le meilleur des systèmes politique ne sera jamais celui qui se conçoit comme définitif, mais au contraire celui qui doit sa pérennité à de la capacité à se remettre en cause. Un état provisoire, toujours mû par l'espoir. Les situations bloquées préparent les crises qui se répètent: réformisme timide, révoltes aveugles ou régimes autoritaires. Dans notre crise, la puissance de la multitude est sollicitée de manière nouvelle. Il n'y aura pas de révolte, en même temps qu'une coercition économique tendant à faire du politique son instrument ; une interrogation sur une rupture selon des schémas que nous ne soupçonnons sans doute pas, reste à venir, qui de toutes les manières ne répéteront aucune des histoires précédentes, mais en écriront une autre ... Une de ses facettes peut être la culture des ou en réseaux dont nous sommes chacun et individuellement dépositaires. Au prix sans doute d'une grande volatilité des situations politiques...

Outils nouveaux et puissance de la multitude ...         Il y a trois façons de voir les réseaux virtuels du Net ou les  «réseaux sociaux»

Comme un outil économique dont nous sommes victimes

Comme une opportunité d'expression narcissique individuelle, ou de désinformation

Comme un outil contenant des potentialités encore naissantes du Net.

En ce qui concerne les deux premiers éléments, la nature économique et la rente énorme que la collecte de données personnelles de milliards d'individus permet d'amasser est connue. La facilité à être un outil narcissique ne me paraît pas pouvoir être invoquée comme une caractéristique digne d'intérêt de ce que sont les réseaux.

La troisième manière est celle qui, selon l'analyse politique des nouveaux moyens citoyens de partage, génère le plus de réflexions utiles pour l'avenir. L'originalité de sa boucle économique et ce qu'elle rapporte échappe en grande partie à l'attention de ceux qui, profitant de la gratuité d'accès à leurs espaces, n'en demandent pas plus et ne perçoivent de ça que la dimension ludique à disposition. Mais ils recèlent d'autres capacités beaucoup plus larges et déterminantes. Il a fallu que l'utilisation de ces outils par les terroristes éveille l'attention sur un usage plus «politique» et dans ce cas criminel des réseaux pour que l'importance de ce que ces médias sociaux représentent pour l'avenir soit visible. Pour autant, il ne d'agit pas de l'invention du diable. La fragilité structurelle de tous les systèmes qui utilisent le Net devient une constante dont l'actualité fait écho périodiquement. Les virus, la désinformation programmée et intrusive dans des événements politiques, le rançonnage touchent tous les systèmes, petits ou grands. Pour le moment, sur le plan informationnel et politique, le lien entre les médias sociaux et traditionnels se manifeste surtout par une citation réciproque de leurs contenus.

Concevoir les réseaux comme un unique canal supplémentaire parachève une réduction qui occulte une différence capitale d'avec le reste de l'univers des médias: l'information a maintenant ses sources à l'échelle de l'initiative individuelle, et s'exerce souvent à l'occasion de faits sociaux dramatiques ; il suffit pour cela d'un simple téléphone portable, pour témoigner si nécessaire d'actes dont on ne sait s'ils auraient été dénoncés ou auraient émergés ailleurs, sans leur mise en ligne. L'information y est témoignage, avec une capacité bien supérieure aux mass-médias d'être partout et donc de tout voir. Une opération directe à la manière du dieu Argos, échappant à toute intermédiation, avec lequel les mass-médias ont un dilemme constant. Le recours à cette information, qu'ils relayent quotidiennement pour les besoins de leurs pratiques d'information, représente une dégradation de leur capacité à informer, en même temps que leur rôle de filtre éthique, en ce qui concerne la valeur de l'information, semble minorée. Un équilibre difficile à établir dans ce rapport, dans lesquels les mass-médias ont un point fort à faire valoir. Leur lutte contre la désinformation, lutte légitime et souhaitable, mais qui les assujettit à la puissance du Net. D'autre part, l'insistance de certains à ne prétendre que les réseaux ne sont que ça marque évidemment, outre une incompréhension, une situation de compétition qui n'a pas lieu d'être. Mais la peur du concurrent est là, et les caricatures occultent les signaux importants.

Première idée : face à des médias dont on a vu l'absence croissante de frontière entre le fictionnel et le réel, à travers cette déréalisation qui nous raconte la politique à la manière d'un roman-photo, se conformer à la parole des sachants ne serait donc plus indispensable, grâce à un gain d'autonomie remettant en une perspective pas si illusoire même si encore lointaine, un horizon nous menant lentement vers la réalité. Un bouleversement irréversible ? Prépare t-il une forme encore insoupçonnée d'expression démocratique ? À terme, une voie élective -légitimante- concurrente ? Ce qu'il faut en retenir pour le moment c'est une sorte d'énorme apprentissage collectif de l'"information horizontale".

Deuxième idée : rien n'exclut qu'une minorité inspire une majorité; le meilleur et le pire sont inhérents à cette pratique collective, mais si les outils changent, si les éléments habituels de cette culture de l'inspiration des plus attentifs aux risques sociaux disparaît peu à peu des grands médias, en fonction même de ce qui a été dit sur la déréalisation et l'émancipation de la communication collective, se reporter sur des supports plus discrets parfois mais relayés massivement par les particuliers qui «partagent» peut devenir une pratique alternative massive. Ce curieux paradoxe qui veut que ceux qui écrivent ou se manifestent autrement à l'opinion n'existent que s'ils ont une vie médiatique, autrement dit l'assentiment de la conformité médiatique, pourrait tendre à disparaître.

D'où cette nécessaire réflexion: une tendance spontanée au rééquilibre ferait rentrer plus explicitement, à la fois dans les réseaux sociaux, les applications diverses en action sur les médias autogérables, en gros le Net, un certain nombre de potentialités qui se perdent par ailleurs sur le plan de la fermeture de médias. Susciter des discussions de manière étendue, et non plus comme ne concernant que des gens dont ce serait un centre d'intérêt, comme le sont la cuisine ou le foot. Nous rééditons ainsi l'actualité d'une situation analogue à celle que signalait Hannah Arendt au sujet de la pauvreté de la pensée politique chez les philosophes, "y compris Platon" en insistant sur la «profondeur» que les philosophies politiques ne pouvaient atteindre. Que cette question de la profondeur reste inaccessible à une pratique de la constitutionnalité des organisations, se comprend. En nous expliquant qu'en matière politique il ne puisse y avoir de pensée organisée qu'à travers celle d'une organisation ; donc, pour ainsi dire,, lorsqu'il est trop tard et que les déterminants objets du champ politique ont été réduits en système qui ne traduit pas l'immensité de l'univers auquel elle renvoie : la totalité du champ de l'agrégation humaine. c'est pourquoi la philosophie politique ne peut traduire le politique dans son état d'une totalité faite de tout ce qui constitue l'échange entre les hommes. Une potentialité.

Qualifier les réseaux: de la passivité à l'autonomie d'expression. Invoquer la majorité silencieuse alors que les réseaux consacrent l'autonomie de communication des citoyens, devient un exercice des plus hasardeux pour des médias; ils ont devant eux ceux au nom de qui ils ont parlé. Cette commodité idéologique n'est plus crédible[1]. Cette incarnation de la parole du peuple par les médias et les politiques ne fonctionne que dans le paradoxe, ajoute un élément supplémentaire de méfiance dans le discrédit. Ce transfert de l'autonomie d'expression reste pourtant virtuel, bloque les abus et les opérations de mise en condition, mais n'accrédite pour le moment rien d'une substitution aboutie de la parole de cette majorité silencieuse dans les réseaux. Nous sommes dans une situation de transition, où tout ce mesure en densité de réaction aux événements.

Il faut admettre, même si une sociologie des réseaux née bien avant les réseaux du Net existe et continue de se développer, que saisir la portée du Net en catalyseur d'une transformation d'un éveil politique probable, pêche par manque de recul, d'observations. Mais d'un autre côté, le défaut de repères théoriques y compris plus généraux et empiriques qui puissent permettre d'organiser l'émission d'hypothèses et d'interprétations crédibles se fait sentir ; nous pouvons douter à priori de notre capacité à voir ce qui se passe sur le fond. Ce qui ne voudrait pas dire que la contribution des réseaux du Net soit nulle. Si nous n'avons pas encore appréhendé leur portée, elle n'aurait rien à voir malgré tout avec les sondages d'opinion actuels, qui eux ne rentrent pas d'ailleurs dans une démarche sociologique qui dépasse l'interprétation brute des chiffres. Le questionnement formaté des enquêtes d'opinion ne constitue pas une comparaison pertinente. Un intérêt certain est ce que représentent de nouveau les réseaux sur le Net. La vitesse, au point d'être simultanéité, et la réversibilité, l'inversion des processus pyramidaux sont bien ce que l'on espère des organisations réactives modernes. Mais là les réactions communes n'ont pas d'objectifs récurrents, comme une production, une prestation par exemple.

Le "partage"...          Cette singularité des réseaux peut à terme modifier les procédures de contrôle social, par le fait du schéma relationnel qui en constitue la base; les liens ne se fondent pas seulement sur l'utilité, mais aussi sur le besoin de trouver confirmation de valeurs positives, traduites jusqu'à maintenant sur des valeurs réactionnelles: valeurs de solidarité, collaboration et rejet des trucages, des non dits du contrôle économique. Ceux avec qui on partage, ne sont que des entités sorties d'un univers réflexif ; ils n'ont pas de réelle personnalité, ne présentent qu'un certain nombre de traits réfléchissant donc notre univers personnel et choisis pour les conforter. Comme un élargissement des outils que nous avons de notre image identitaire et le besoin de la fonder positivement sur des partages réactionnels. Pas de débats, des commentaires entre amis se font sans l'affect issu du lien direct. Nous serions plus dans des notions de collage, de juxtaposition de fragments d'énoncés, d'inquiétudes, de colères ou d'élans divers, y compris dans les groupes et leur manière de fonctionner par thématiques. Tout ceci est loin d'être anodin. A remarquer tout d'abord que ce lieu d'échange perdure et se développe, ce qui correspond bien à une manière de fonctionner complémentaire aux autres pour ne pas dire que par cette propriété le « partage » rajoute un échelon supplémentaire à la panoplie de la communication. Fait de mentions d'articles, d'analyses, d'extraits d'essais, de commentaires, de vidéos d'interviews et autres, les pages d'accueil des réseaux exposent un collage, qui faute de signifier ce que chaque composante exprime, suggère une tendance plus globale d'éléments de crise et du désir social.

Outre qu'elle paraisse irréversible, et implique l'autonomie par la liberté d'initiative évoquée, sa forme même et ce que l'on vient de remarquer sur le fait que chacun ne fasse qu'élargir le nombre de miroirs signifiants pour lui-même, ce collage peut se rapprocher d'un mode assez particulier qui rappelle l'échange politique (avec cette différence que le plan de rationalité qu'invoque le monde politique pour lui-même, s'investit dans la gestion de l'organisation sociale). Ce dernier non plus dans la relation qu'il instaure avec autrui, n'a nul besoin de lier des liens d'affects avec ses interlocuteurs pour pouvoir se prononcer sur la bonne marche du monde, le sens du bien commun, mais d'effets miroir; jusqu'à la philodoxie. Les choix électifs renvoient à ces mêmes modes, en visant le renforcement de nos références sur tous sujets. Le jeu n'y est pas maîtrisé dans le sens d'un objectif particulier, n'occupant au fond que l'enquêteur et son intérêt à avoir une réponse précise, mais justement une recherche conforme à ce que l'on disait sur le consensus. Rechercher dans l'éventail global de ce qui est édité sur le Net ce qui rassure face à des éléments anxiogènes, à la manière d'un journal d'opinion dont nous avons l'habitude, mais à une échelle globale et en parfaite simultanéité, un journal vivant dont chacun aussi, dans le sens de sa relation au monde, devient rédacteur. En fait, un fonctionnement très politique avant la lettre... Mais rien n'y est vu de cette façon. Les réseaux continuent à être au contraire perçus comme une facilité individuelle et narcissique de cette relation au monde, pour être une image dans un grand livre d'images, puis comme un lieu du mensonge et de la désinformation. . Le "partage" s'installe t-il pourtant comme un premier palier d'apprentissage de cette démocratie horizontale tant cherchée, même s'il reste handicapé d'une conception restrictive due à sa dimension réactionnelle?

Le partage comme composante démocratique?            Admettre comme possible l'hypothèse que nous ne saurions pas reconnaître dans nos comportements « numériques » l'émergence d'une composante de la démocratie de demain, semble trop lointaine et chimérique, à fortiori le démontrer, mais ne peut effacer à contrario la question de la potentialité d'apprentissage d'une pratique de communication particulière du partage et de poser la question. Non pas pour justifier que la démocratie tiendrait à terme à notre pratique des réseaux, mais qu'elle résonnera peut-être différemment d'avant, dans une reconfiguration enrichissant le «principe d'obligation» à la base de toute relation entre légitimité du droit et ses dépositaires reconnus. Le partage tel qu'il se réapprend dans les nouvelles générations aura sans doute à voir avec une convergence qui transformera le lien entre mandatés et mandants. Son incidence sur le principe d'obligation, dont relève ce rapport, peut en être transformée. La proximité de fait induite par ce canal entre mandants et mandatés relèvera le niveau d'exigence de disponibilité et de dialogue. Les impératifs principalement éthiques émergeant de cette forme de relation, amoindrirait la part déceptive qui fait crise dans l'opinion, le manque de lien direct avec ce qui fait vivre la démocratie.

Il demeure pourtant difficile pour arriver à en dégager la nature, de désigner actuellement des pistes structurées autrement qu'à partir de difficulté préalable de l'opinion à sortir de l'assujettissement économique et de la consommation technologiques sur lesquelles elle restructure constamment ce qui précède; ce, en provoquant une pratique au format exclusivement réactionnel observable sur les réseaux sociaux. Ce qui attribue aux réseaux une fonction sans doute en deçà de ce qu'ils sont. La question se pose de savoir alors si par nécessité, i-e nécessité de s'abstraire de ce schéma relativement passif et agir en vue de sortir de notre impasse politique actuelle, cette potentialité d'émancipation transformera tout naturellement les outils à portée, légués par le système marchand dans lequel il a été formaté. Point de vue qui conduirait à une théorie du dépassement. Principalement transposés par un détournement positif vers du collaboratif sans but lucratif, on pourrait concevoir que cette transformation vers une démocratie collaborative et non "participative" générale (sans marchandisation) puisse arriver par un biais insoupçonné, et réaliser ainsi ce que la coercition économique refuse à l'exercice citoyen, civil, privé : redonner par lui-même du sens en quelque sorte à un lien dont on parle. Réfléchir à tout ce qui se développe sur le Net, à l'ensemble des applications qui y sont proposées, laisse à penser que nous connaîtrons un Net autre qu'utilitaire, mais parallèlement, plutôt utile à la citoyenneté. La fusion ou l'évolution des services vers la collaboration ne pourra continuer à s'étendre sous un aspect purement économique. Le fait qu'en théorie tout individu puisse à terme et par développement de la puissance des outils être à la racine d'une initiative collaborative, plaide pour une socialisation politique du Net à terme. Le tout est justement de savoir si par nécessité de répondre aux désordres issus de la crise profonde actuelle, nous serons contraints à ces détournements, ou si la création de multiples d'applications autour d'activités traditionnelles mais soumises à la captation rentière étoufferons une culture efficace de la mutualisation; hors problème d'évolution du Net, faire disparaître les intermédiations telles qu'Amazon en ont démontré les atouts et les risques, surtout si l'on pense aux intermédiations de pure spéculation. Et voir se confirmer alors comment l'hypothèse d'une mutation des pratiques collectives, provoquées par les difficultés économiques issues de l'évolution de la coercition économique et l'expulsion conjointe de la masse grandissante de gens formés dans les nouvelles générations, pourra prendre forme en s'appuyant sur la puissance des outils dont elle a la pratique. Il faudra bien, pour éviter l'impasse politique et économique actuelle dans laquelle la crise sans fin l'enfonce, que cette partie grandissante de la population invente une méthode de faibles coûts qui lui permette de s'affranchir des vicissitudes de leur dépossession économique. La mutualisation permise par les outils en serait un principe de base à portée universelle et immédiate. En reformulant cette hypothèse : la société que nous serons contraints de transformer par nous-mêmes, mutualisant plus et mieux, s'appuiera t-elle avant tout sur une expansion numérique, en transformant le destin de ces applications et de leur boucle économique ; en gros par une exigence de gratuité généralisée, légitimée par cette vocation démocratique?

Des objets aux applications. Le monde des objets change de destination. Ce qu'ils apportaient de plaisir, d'utilité intrinsèque ou de prestige s'efface au profit d'une autre valeur ajoutée désormais numérique: s'intégrer au monde des applications, qui les rendent utiles par leur capacité à nous maintenir présents dans le monde tel qu'il fonctionne désormais. Les objets supportent des applications devenues le principal des motivations d'achat. L'évolution du téléphone le symbolise. Savoir comment évolueront les supports constitués à l'heure actuelle, demande une véritable expertise (que je n'ai pas) sur la manière dont les applications type «réseaux sociaux» fonctionnent aujourd'hui, pour continuer à nous offrir une gratuité d'usage, et ce qu'ils auront à y gagner ou perdre. Que le système actuel et son modèle économique aient une fin, peut susciter de vraies mutations, dont l'une verrait l'apprentissage évoqué transformer le jeu préétabli des objectifs de consommation d'applications; un monde où les géants du Net connaîtraient, en même temps que des opportunités nouvelles, un dépassement des objectifs de l'individualisme consumériste-dépendant qui les guide; paradoxalement et grâce à eux une forme du lien social nouvelle modifierait les données du contrôle social dont ces entités ont besoin pour évoluer selon leur critères, leurs intérêts, et derrière la stabilité politique garanties à la Res-économica. En résumé, cet environnement que le Web des Gafam construit autour de nos profils de consommateur d'applications créerait les conditions de son dépassement. Le contre-sens libéral qui sous-tend leur vision du futur des comportements individuels ne fait qu'hériter de la conception consumériste passive d'avant, et nie la complexité de la constitution individuelle qu'ils provoquent, par individuation. Cette part leur échappe déjà. Si l'individu ne se vit que quand il exprime par et avec les autres, la relation présupposée par les acteurs du Gafam entre l'individu et le Net ne peut être univoque et configurée par un lien d'intérêt; ou tout au moins pas le même. Sans développer ici ce qui relève sur ce plan de la logique individuelle d'identification/différenciation, le prolongement de la logique commerciale de l'individualisation des Gafa est bien en substance faite de quelque chose qu'ils ne maîtrisent pas. La différenciation qui n'y est conçue que comme un des moteurs du comportement d'achat restreint la part positive de l'effort de différence dans la construction individuelle, ce que les individus ont tendance très naturellement à corriger. Jusqu'à se servir maintenant des outils dont ils seraient en principe dépendants pour le faire, comme dans le cas des partages.

D'une consommation agressive à une collaboration défensive. D'autre part, et pour des raisons parallèles, cette acculturation indéniable peut se mettre au service d'une nécessité politique majeure et sans doute urgente : ne pas être exclu à terme par le durcissement de la coercition rentière. Une riposte «populaire» envisageable investissant donc le Net et sa puissance comme un nouvel espace de construction de sa liberté ; rodant ainsi dès maintenant l'apprentissage de nouveaux rapports à l'Autre par l'exercice de la mutualisation, concrète et volontaire. Les exemples de ces pivots potentiels sont infinis, dès l'instant où ils sont conçus dans un autre système de finalités : entr'autre s'identifier. Une telle évolution d'usage des technologies s'inscrit dans la condition selon laquelle toute finalité politique retranscrit une totalité ingérable, pour contribuer au bon rapport entre individu et bien commun. Les questions y sont posées autrement que par délégation des instances qui ont sur ce sujet, le monopole de la parole. On ne peut exclusivement considérer la transition technologique multimodale et universelle qui se produit actuellement selon le cadre retreint de la performance individuelle économique. La logique de ce «que veulent les algorithmes » (D. Cardon), est à double sens. La contre-productivité du système actuel réside dans une conception sociale obsolète des technologies nouvelles par ceux qui les promeuvent. On le sent plus qu'autre chose, mais la libre maîtrise individuelle d'accès à l'information rend le monde de la prédation plus transparent et les enjeux plus clairs. Un système aux contradictions inacceptables, et qui seront dites.

Il ne me paraît pas utopique de supposer qu'en évoluant de la dépendance du cycle consumériste et la dégradation du sens de soi qu'il implique, la déréalisation actuelle, nous allions vers celui de la réalisation de soi par ce qu'apportera une utilisation collective d'un outil commun, producteur de sens, par plus de liens et de plus satisfaction ; ces facteurs pratiques d'émancipation seront inévitablement révélateurs du monde à l'envers et paradoxal dans lequel nous vivons. S'il nous est naturel de ne pas nous demander pourquoi les algorithmes qui nous envahissent ne sont pas dans champ du bien commun, c'est tout simplement parce que d'une certaine manière, ils le sont déjà ; mais nous en ignorons l'arrière-plan exact du fait de la facilité d'accès offerte. Avec l'enjeu culturel et l'efficience qu'ils représentent, tous les algorithmes de ce type deviennent par essence des éléments éligibles à ce champ de l'émancipation et finiront par s'y intégrer ; ce, sous la pression de cette nécessité de notre structure sociale à aller vers un modèle économique plus global de contrôle de la mutualisation de nos ressources, toutes nos ressources, intellectuelles, matérielles. Une sorte de détournement positif d'outils mercantiles, qui sous réserves de services à notre individuation, seraient détournés par l'intention de collaborer aux motifs symboliques "d'être ensembles".

Au-delà de l'effet d'aubaine lié au développement concurrentiel et exponentiel des applications offertes sur le Net, les nouvelles conditions de réagir et d'agir ne peuvent que s’asseoir sur l'organisation pratique de la vie sociale, dans ce qu'elle renvoie au plus profond de son système de références, de fonctions vitales si je peux dire, en constituant notre deuxième espace de questionnement.

Agrandir l'espace du "principe d'obligation". Les éléments du principe d'obligation ne touchent par définition qu'indirectement les stratégies de contrôle social de la coercition économique. car trop en amont des process tendanciels que les grands opérateurs économiques mettent œuvre. Même si l'obligation y est conjointement problème et principe, en même temps qu'elle réclame dans sa version moderne de référer en permanence à l'obligation morale dans l'ordre politique, elle génère cette remise à jour constante des relations de l'individu à la souveraineté où «la problématique de l'obligation est l'espace dans lequel s'exprime et se pense le système de double contrainte constitué par l'émergence corrélée des principes de souveraineté et de liberté de conscience.».

L'agrandissement de cet espace "problématique" que l'adjonction de l'univers du Net amènera en amplifiant actuellement une critique de mieux en mieux motivée, reposera donc en même temps le problème de cette double contrainte, à la suite d'une individuation (et non individualisation) grandissante; face à cette nouvelle condition, comment l'espérance d'une autonomie citoyenne renforcée et leurs conséquences pour ce nouveau rapport dans la société «concrète» se feront-elles ? Les pratiques décrites plus haut, et leurs retournements possibles auront-elles des conséquences sur «ces principes de souveraineté et de liberté de conscience» dans l'étendue de leur exercice, en créant de nouvelles conditions du droit ?

Tout au moins, le rapport d'obligation convenu et pour l'instant figé dans une permanence formelle et illusoire qu'ils entretiennent ne sera plus tenable dans sa forme. En l'occurrence, une nouvelle répartition des pouvoirs dans le système politique de la démocratie représentative. Le double aspect -thétique comme programmatique- du principe d'obligation se trouvera sans doute beaucoup mieux qu'avant convoqué en arrière plan des événements politiques. Le champ de la vie sociale, telle que les citoyens la concevront au sujet du bien commun, mettront les mandants de nos démocraties beaucoup plus près de leur contrat moral et programmatiques ; cette absence -disparition- de discours actuel sur la finalité, sera l'objet principal du politique : à ceux qui feront leur l'exercice de la politique de savoir faire ce lien exigeant, non entre les "besoins" d'une population et ce qu'ils en promettent, mais de montrer comment ajuster ces besoins à une vie juste et chargée de sens. Ceci étant, l'ensemble des remarques faites ici tendent à montrer que l'espace confiné de la politique d'aujourd'hui va dans ce système vers ses limites, et l'inefficience, avec pour effet à terme de laisser le citoyen seul face aux enjeux majeurs que les politiques gestionnaires du mieux fonctionner ignorent; équilibre social, distribution, alternative à la croissance, équilibres écologiques, etc. ... La surdétermination économique a mis le principe d'obligation en défaut, par cette dimension supplémentaire pour les états de prendre en charge les conséquences négatives de la rente. La res-économica les a contraints à rentrer dans un jeu qui les rend impuissants. Dettes et chômage.

Ce renforcement du principe fondateur d'obligation définit les contours de cette deuxième interrogation, traduite dans le concret par la perte de capacité des mandataires à exercer leur mission ; mission qui continuera très probablement à se réduire dans la dimension gestionnaire paramétrique. Une dépréciation loin d'être anodine, mais qu'évidemment rien ne traduit explicitement comme telle. Le déplacement des pôles de pouvoir en inversant les rôles ont pratiquement inversé celui de ces deux mots : on pourrait parler d'obligation de principe, tellement la privation d'espaces d'action devient dans ce système le nôtre.

Pourquoi alors, la volatilité ?                    Par ce terme, on peut entendre deux choses:

- l'instabilité ressentie de nos équilibres sociaux,

- l'émergence d'une nouvelle forme assez déroutante, non encore connue et d'autant moins intégrée à notre schéma organisationnel politique, qu'elle est soudaine et massive : celle de l'expression directe et non organisée des parties oubliées -ou moins- de la population, ainsi dans une rupture du schéma de la délégation classique en politique. La manière dont la pression économique -la mondialisation- a poussé à la modernité communicationnelle des populations a créé ses propres artefacts.

La volatilité fait apparaître un fait nouveau, que l'on appelle ici l'agrégation. Une organisation qui n'existe pas en tant qu'organisation de droit, structurée. Un fait qui ne rentre pas dans l'articulation politique de la représentativité, et fait rentrer un paramètre nouveau dans ce système.


[1] On le remarque à propos des "gilets jaunes" : l'entêtement des médias à faire une entité homogène d'un mouvement polymorphe et donc hétérogène dans ses références, pour régler un discours dominant et dévalorisant, basé sur la violence, ne fonctionne qu'imparfaitement. C'est l'apparition des fractionnements contenus à l'origine qui érode ce type de discours, et donc sa portée idéologique. La violence redevient ce qu'elle est, celle de quelques uns.